Mouloud Mammeri est un écrivain, anthropologue et linguiste Algérien Kabyle né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoune (Ath Yenni) en Kabylie, mort en février 1989 près de Aïn Defla à son retour d'un colloque à Oujda (Maroc).
Mouloud Mammeri fait ses études primaires dans son village natal. En 1928 il part chez son oncle à Rabat (Maroc). Quatre ans après il revient à Alger et poursuit ses études au Lycée Bugeaud. Il part ensuite au Lycée Louis-le-Grand à Paris ayant l'intention de rentrer à l'École normale supérieure. Mobilisé en 1939 et libéré en octobre 1940, Mouloud Mammeri s’inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger. Remobilisé en 1942 après le débarquement américain, il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne.
A la fin de la guerre, il prépare à Paris un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne à Médéa, puis à Ben Aknoun et publie son premier roman, La Colline oubliée en 1952. Sous la pression des événements, il doit quitter Alger en 1957.
De 1957 à 1962, Mouloud Mammeri reste au Maroc et rejoint l'Algérie au lendemain de son indépendance. De 1965 à 1972 il enseigne le berbère à l'université dans le cadre de la section d'ethnologie, la chaire de berbère ayant été supprimée en 1962. Il n'assure des cours dans cette langue qu'au gré des autorisations, animant bénévolement des cours jusqu’en 1973 tandis que certaines matières telles l’ethnologie et l’anthropologie jugées sciences coloniales doivent disparaître des enseignements universitaires. De 1969 à 1980 Mouloud Mammeri dirige le Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques d’Alger (CRAPE). Il a également un passage éphémère à la tête de la première union nationale des écrivains algériens qu’il abandonne pour discordance de vue sur le rôle de l’écrivain dans la société.
Mouloud Mammeri recueille et publie en 1969 les textes du poète kabyle Si Mohand. En 1980, c'est l'interdiction d'une de ses conférences à Tizi Ouzou sur la poésie kabyle ancienne qui est à l'origine des événements du Printemps berbère.
En 1982, il fonde à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM) et la revue Awal (La parole), animant également un séminaire sur la langue et la littérature amazighes sous forme de conférences complémentaires au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ce long itinéraire scientifique lui a permis de rassembler une somme d’éléments fondamentaux sur la langue et la littérature amazighes. En 1988 Mouloud Mammeri reçoit le titre de docteur honoris causa à la Sorbonne.
Mouloud Mammeri meurt le soir du 26 février 1989 des suites d'un accident de voiture.
Le 27 février, sa dépouille est ramené à son domicile, rue Sfindja à Alger. Mouloud Mammeri est inhumé, le lendemain, à Taourirt Mimoun. Ses funérailles furent spectaculaire : plus de 200 000 personnes assistèrent à son enterrement. Aucun officiel n'assista à la cérémonie alors qu'une foule compacte scandait des slogans contre le pouvoir en place.
Citation
"Vous me faites le chantre de la culture berbère et c'est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l'enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer."
Réponse de Mouloud Mammeri à un torchon "les donneurs de leçons" paru dans le quotidien officiel dont les responsables n'eurent pas la dignité d'en publier le contenu et qui, de ce fait, circula en Algérie sous forme dactylographiée en avril 1980.
Jugement
"Ses romans représentent, si l'on veut, quatre moments de l'Algérie : "La Colline oubliée" les années 1942 et le malaise dans le village natal avec le départ pour le pays des "autres"; "Le Sommeil du juste" l'expérience de l'Algérien chez ceux-ci et le retour, déçu, chez les siens; "L'Opium et le bâton" la guerre de libération dans un village de la montagne kabyle (...). Enfin "La Traversée" depuis 1962 se termine sur le désenchantement (...). 'La mystique est retombée en politique', le dogme et la servitude sont 'programmés'."
Jean Déjeux, Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Paris, Editions Karthala, 1984, p. 158 (ISBN 2865370852)
Bibliographie]
Romans :
- "La Colline oubliée" », Paris, Plon, 1952, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 (ISBN 2264009071); Paris, Folio Gallimard, 1992 (ISBN 200384748).
- "Le Sommeil du juste" , Paris , Plon, 1952, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 (ISBN 2264009081).
- "L’Opium et le bâton", Paris, Plon, 1965, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 (ISBN 2264009063), Paris, La Découverte (ISBN 2707120863) et 1992 (ISBN 009491813).
- "La Traversée" , Paris, Plon, 1982, 2nde édition, Alger, Bouchène, 1992.
Nouvelles :
- « Ameur des arcades et l’ordre », Paris, 1953, Plon, « La table ronde », n°72.
- « Le Zèbre », Preuves, Paris, N° 76, Juin 1957, PP. 33-67.
- « La Meute », Europe, Paris, N°567-568, Juillet-Août 1976.
- « L’Hibiscus », Montréal, 1985, Dérives N°49, PP. 67-80.
- « Le Désert Atavique », Paris, 1981, quotidien Le Monde du 16 Août 1981.
- « Ténéré Atavique », Paris, 1983, Revue Autrement N°05.
- « Escales », Alger, 1985, Révolution africaine; Paris, 1992, La Découverte (ISBN 270712043X).
Théâtre :
- « Le Foehn ou la preuve par neuf », Paris, PubliSud, 1982, 2nde édition, Paris, pièce jouée à Alger en 1967.
- « Le Banquet », précédé d’un dossier, la mort absurde des aztèques, Paris, Librairie académique Perrin, 1973.
- « La Cité du soleil », sortie en trois tableaux, Alger, 1987, Laphomic, M. Mammeri : Entretien avec Tahar Djaout, pp. 62-94.
Traduction et critique littéraire :
- « Les Isefra de Si Mohand ou M’hand », texte berbère et traduction, Paris, Maspéro, 1969, 1978 (ISBN 046999278) et 1982 (ISBN 0052039X); Paris, La Découverte, 1987 (ISBN 001244140) et 1994 (ISBN 013383388).
- « Poèmes kabyles anciens », textes berbères et français, Paris, Maspéro, 1980 (ISBN 2707111503); Paris, La Découverte, 2001 (ISBN 056360975).
- « L ‘Ahellil du Gourara », Paris, M.S.H., 1984 (ISBN 273510107X).
- « Yenna-yas Ccix Muhand », Alger, Laphomic, 1989.
- « Machaho, contes berbères de Kabylie », Paris, Bordas.
- « Tellem chaho, contes berbères de Kabylie », Paris, Bordas, 1980.
Grammaire et linguistique :
- « Tajerrumt n tmazigt (tantala taqbaylit) », Paris, Maspéro, 1976.
- « Précis de grammaire berbère », Paris, Awal, 1988 (ISBN 001443038).
- « Lexique français-touareg », en collaboration avec J.M. Cortade, Paris, Arts et métiers graphiques, 1967.
- « Amawal Tamazigt-Français et Français-Tamazigt », Imedyazen, Paris, 1980.
- « Awal », cahiers d’études berbères, sous la direction de M. Mammeri, 1985-1989, Paris, Awal
Sur Mouloud Mammeri
- Jean Déjeux, Bibliographie méthodique et critique de la littérature algérienne de langue française 1945-1977, SNED, Alger, 1979.
- Jean Déjeux, Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Paris, Editions Karthala, 1984 (ISBN 2-86537-085-2).
- Anthologie de la littérature algérienne (1950-1987), introduction, choix, notices et commentaires de Charles Bonn, Le Livre de Poche, Paris, 1990 (ISBN 2-253-05309-0)
Le colloque organisé sur la vie et l'oeuvre de Mouloud Mammeri, à la maison de la culture de Tizi-Ouzou, s'est poursuivi, hier encore, avec, à l'ordre du jour, deux autres conférences animées par des hommes de lettres et de culture, dont Mohamed-Lakhdar Maougal. Cette rencontre a été organisée par l’association Si Mohand u M’hand, en collaboration avec le théâtre Jean-Sénac de Marseille et l’association Massinissa de la même ville, en hommage à l’écrivain disparu, et ce, à l’occasion de la célébration du Printemps berbère.
Pourquoi ce colloque ? “Depuis sa mort, le 26 février 1989, Mammeri n’a eu droit qu’aux célébrations passagères, où l’effet s’estampe une fois les foules éloignées de sa tombe et la date anniversaire dépassée. À quelques exceptions, le souvenir du savant qu’il fut n’a jamais dépassé l’évocation. Les militants, avec toute leur bonne volonté, ont préféré cultiver le mythe de Da l’Mulud aux lieu et place de son œuvre et de son parcours”, a indiqué M. Ould Ali El-Hadi à l’ouverture du colloque. Selon lui, une telle rencontre est un pas à franchir vers sa réhabilitation dans l’histoire de l’Algérie et l’Afrique du Nord, en particulier, et de la Méditerranée, en général. Pour l’orateur, “parler de Mammeri, c’est évoquer une époque, un pays et une société. Une époque bien glorieuse de notre histoire de laquelle des personnages zélés et malintentionnés ont voulu à tout prix l’éloigner”.
Il y a deux jours, un cycle de conférences sur Mouloud Mammeri a été déjà inauguré par Hacène Hirèche, enseignant à l’université de Paris VIII, qui a consacré son intervention à l’action de Mammeri dans la résurrection de deux géants de la poésie kabyle : Si Mohand u M’hand et cheikh Mohand. Lui succédant, Abdenour Abdeslam, linguiste, s’est intéressé à l’expérience cinématographique dans l’œuvre de Mammeri. Le cycle des conférences, qui s’est poursuivi hier avec le professeur en linguistique, Mohamed-Lakhdar Maougal, se poursuivra encore jusqu’au 21 avril, date de la clôture du colloque.




Un engouement particulier a été constaté de la part des enseignants de l’université de Tizi Ouzou, venus en masse écouter les spécialistes de l’œuvre de Mammeri analyser cette dernière. Ce n’est pas le cas des étudiants.
Le colloque international sur la vie et l’œuvre de Mouloud Mammeri a démarré hier à l’auditorium de l’université portant son nom, M. Fellag, vice-recteur a prononcé l’allocution d’ouverture en souhaitant la bienvenue aux communiquants, particulièrement à ceux venus de France.
La séance de la matinée a été présidée par Wadi Bouzar. Trois conférences ont été animées respectivement par Ali Sayad, Atika Kara et Mohand Akli Salhi de l’université de Tizi Ouzou. Dans l’après-midi, Sadek Bala devait animer une communication sur la traduction de Innayas Cheikh Mohand et Brahim Hamek sur l’Amawal et la néologie amazighe. Aujourd’hui, ce sera au tour de Amar Nabti de parler du Printemps berbère vu par la presse du parti unique. Denise Brahimi (de Paris) animera une conférence sur le thème Sur Mammeri et l’Amawal. Dans l’après-midi, Hervé Sanson, évoquera Mammeri et la littérature maghrébine d’expression française, tandis que Wadi Bouzar parlera de Mammeri le romancier.
Un engouement particulier a été constaté de la part des enseignants de l’université de Tizi Ouzou, venus en masse écouter les spécialistes de l’œuvre de Mammeri analyser cette dernière.
Ce n’est pas le cas des étudiants. Ceux-ci n’ont pas su saisir l’aubaine de la présence de grands chercheurs, comme Denise Brahimi, Hervé Sanson et Wadi Bouzar pour enrichir leur culture générale et du coup connaître mieux l’œuvre de Mammeri, plus connu comme symbole que comme grand romancier.

Le colloque organisé pendant deux jours par l’université de Tizi-Ouzou Mouloud-Mammeri a été une succession d’analyses et de témoignages sur le parcours de l’homme aux “engagements multiples” et dont la vie et l’œuvre “ont accompagné le mouvement de l’histoire”. Ultime témoignage de reconnaissance “au-delà des stéréotypes”, à celui que l’histoire a admis, bien avant sa mort, dans le panthéon des immortels.
Denise Brahimi, Ali Sayad, Wadi Bouzzar, à côté d’autres universitaires, se sont succédé pour interroger la vie et l’œuvre de Mammeri, tantôt par le retour à son texte, tantôt par le témoignage vivant et, quelquefois, émouvant. Intervenant en ouverture de la première journée du colloque, Ali Sayad, universitaire algérien exerçant en France, parlera de Mammeri “défricheur, passeur et médiateur de savoir(s)”. Le propos s’intéresse à l’érudition de l’homme qui “a intégré des horizons de pensée dissemblables, tout en restant lui-même et immergé dans la langue et la culture ancestrales. Mammeri, dira encore A. Sayad, a été un intellectuel qui a été à la confluence de plusieurs savoirs et qui a refusé les enfermements.
Dans le débat, l’universitaire reviendra sur “l’engagement pluriel” de l’auteur de la Colline oubliée et de l’Opium et le Bâton
Entre autres romans, à travers lesquels les analystes ont perçu, au-delà de la validité du travail littéraire, l’émergence d’un engagement intellectuel et politique de Mammeri qui s’illustrera, ce faisant, par son travail de berbérisant, d’anthropologue — véritable plaidoyer pour les langues et les cultures minoritaires — et par son activité militante au sein du FLN combattant. Ali Mammeri, parent de l’écrivain, a tenu à rappeler le témoignage sur la contribution de M. Mammeri au combat pour l’indépendance de l’Algérie. “Le mémorandum lu par les représentants de la Révolution et plaidant pour l’indépendance de l’Algérie à l’ONU a été rédigé par l’écrivain. La dimension politique, pendant l’engagement intellectuel de Mammeri, a été abordée dans une présentation descriptive d’une interview vidéo inédite réalisée en 1984 par Omar Aït-Aïder, auteur de la communication et universitaire. Dans cet entretien, Mammeri réfutera l’idée que son engagement se limitait au domaine culturaliste, il est aussi politique. L’auteur de la communication témoignera, citant Mammeri, que celui-ci ne se limitait pas à disserter sur les questions politiques. Il a aidé et inspiré le mouvement de libération des îles Canaries, en soutenant Antonio Cubillo, responsable de ce mouvement et qui était enseignant à Alger, pendant les années 1970. Mammeri défendait l’idée que les peuples, pour leur libération, doivent saisir le sens de la continuité historique parce que les colonialistes ont toujours essayé d’effacer la mémoire historique des peuples pour mieux les dominer”.
Amar Nabti de l’université d’Alger reviendra sur le traitement médiatique du Printemps berbère et les évènements d’avril 1980 par la presse du parti unique, par, entre autres, le quotidien El Moudjahid.
L’analyse linguistique de l’universitaire est une mise à nu de la manipulation médiatique par les journaux du parti unique des évènements de l’époque qui donneront naissance au Printemps berbère, déclenchés suite à l’interdiction d’une conférence que s’apprêtait à donner Mammeri à l’université de Tizi-Ouzou. L’universitaire a démontré les ressorts du discours et des arguments propagandistes du pouvoir, à travers des écrits de presse, un éditorial d’ El Moudjahid, notamment, truffé de diatribes contre Mammeri et de contrevérités sur les évènements, accréditant la thèse du complot et accusant les meneurs de la contestation d’intelligence avec l’étranger. Il s’agit, en somme, d’un montage et d’un argumentaire propagandiste du pouvoir de l’époque dont l’objectif était de discréditer Mammeri et les manifestants, commentera l'universitaire qui s’est attardé sur les partis pris et les positionnements idéologiques de la presse gouvernementale de l’époque. Denise Brahim dans son exposé intitulé “Lucidité et résistance” parlera, en partant de l’analyse textuelle de certains romans et nouvelles de l’auteur, de la dimension utopiste immanente à son œuvre. L’exposé de Wadi Bouzar, qui a pour titre “L’aller, le choc et le retour”, est une réflexion sur l’attitude intellectuelle et philosophique de l’auteur de l’Opium et le Bâton sur l’histoire. Hervé Sanson, universitaire français à Paris VIII, s’exprimant dans le même contexte, part de l’analyse de la nouvelle La meute pour constater que Mammeri “ne fut jamais partisan des a priori, des catégorisations, des grilles du prêt-à-penser. Dès la Colline oubliée, constate l’universitaire, ses partis pris ne se départirent jamais d’une intelligence critique, de nuances subtiles, d’une volonté de forcer les tabous de façon éminemment élégante et mesurée (...). Mammeri fut toujours un poète présent dans la cité, citoyen jusque dans l’entreprise littéraire (qui) n’aura de cesse de prendre position”. C’est cette dimension politique et de témoignage, de dénonciation caractéristique de l’œuvre de M. Mammeri qui se poursuivra dans le débat où un intervenant aura cette formule, à l’allure de conclusion, sur Da Mulud dont l’œuvre et la vie ont “accompagné le mouvement de l’Histoire”.
El Watan - 7 mars 2007
Un grand écrivain
D’abord l’œuvre en question qui renferme ces deux joyaux de la littérature algérienne d’expression française que sont entre autres La colline oubliée et L’Opium et le bâton se serait augmentée de quelques autres best-sellers, à la grande joie et reconnaissance de ses lecteurs.
Mais c’est surtout son regard d’écrivain sur le chemin accompli par l’Algérie dans le sens du progrès et de la démocratie : une presse indépendante et l’éclosion de jeunes talents, à l’image de Yasmina Khadra sous la poussée démocratique de la mondialisation et les libertés qui en résultent dont bénéficie admirablement la langue amazighe portée par un courant qui inscrit son long et difficile combat au cœur de la citoyenneté qui nous intéresse. Et il est évident que c’est son journal qui se serait enrichi de tous ces événements impérissables de nouvelles pages.
À un moindre degré, on pourrait, poursuivant cette supposition, se demander légitimement ce que Mammeri, passant devant la salle Errich où une formidable exposition lui a été consacrée ainsi qu’à son parcours d’écrivain, aurait pensé de cet hommage rendu par la wilaya de Bouira. Se serait-il reconnu dans le portrait dressé de lui par les nombreuses citations tirées de sa propre œuvre (une sorte de Mammeri par lui-même) ou de témoins comme Pierre Bourdieu lui-même.
En tout cas, c’est ce portrait haut en couleurs que nous tâcherons de reproduire ici avec ces citations relevées à la hâte, avec plus ou moins de pertinence car les noter toutes en exige plus de temps et certainement plus d’espace. D’ailleurs, comme pour pallier le défaut d’exhaustivité qui devait leur paraître latent, les initiateurs de ce vibrant hommage, dédié à la mémoire de cet immense plume que fut et reste Mouloud Mammeri, avaient programmé une conférence sur sa biographie et un concours de poésie où les 5 meilleurs poèmes seront retenus et primés.
Nous ne le répétons jamais assez : l’œuvre de Mouloud Mammeri né en 1917 et éteint en 1989 est dense et pèse d’un grand poids dans le patrimoine culturel de l’humanité, puisque La colline oubliée et L’Opium et le bâton – pour ne parler que de ces deux grands romans – furent traduits en 11 langues. Autour de la pièce maîtresse de l’œuvre constituée par ces deux maîtres romans, on trouve une pléiade de nouvelles et de contes, publiés chez Plon, Europe, Maspéro ou Bordas, comme La table ronde, La meute, Machaho ; on trouve aussi un précis de grammaire publié à Alger en 1967 et d’autres publications comme Escale, La cité du soleil à la même édition.
Cédant au chant des sirènes de l’ethnographie, Mammeri consacre à la littérature orale et kabyle sept ouvrages entre l’essai et la poésie sur une période comprise entre 1969 et 1989, année de sa disparition tragique (Mammeri rentrait du Maroc à bord de son véhicule lorsqu’il percutait un arbre. Une fin à rapprocher de celle de Camus). Tant de fécondité créatrice et tant de productions ne pourraient laisser indifférent un monde désireux d’honorer partout où il se trouve le génie.
En 1986, soit trois ans avant sa mort, l’auteur de L’Opium et le bâton reçoit à l’université de Nanterre (Paris X) le titre de docteur honoris causa en présence de quelques amis, dont J. Yacine et Pierre Bourdieu. À Paris, il fonde la maison des services de l’homme, le fameux centre d’étude et de recherche d’anthropologie de Méditerranée (Ceram) qui publie la revue Awal.
Un portrait haut en couleurs
À côté des nombreuses photos et textes qui illustrent cette expo, ce petit paragraphe attire l’attention : il est de la main de Mammeri même : « Lorsque j’étais enfant, mon père m’emmenait systématiquement au marché parce que le marché est un lieu de rencontres. Le marché de mon père durait une demi-heure ; le reste du temps, il le consacrait à rencontrer les gens et à rester avec eux. Eux en faisaient autant. Il y avait une entreprise de formation dans le tas à la fois consciente et diffuse ».
Nous voilà fixés sur le départ dans la vie du jeune Mammeri dont Pierre Bourdieu, dont il fut l’ami, dira plus tard : « En défendant cette sagesse profonde qui s’est logiquement maintenue envers et contre toutes les dominations et en particulier contre la censure du discours religieux, Mouloud Mammeri était loin de sacrifier à une quelconque nostalgie puissante et régressive. Il avait la conviction de travailler à l’avènement en Algérie d’une démocratie pluraliste soutenue à la différence et capable de faire triompher la parole de l’éclairage national contre le silence buté ou la parole nationale des fermetures politiques et religieuses. »
Le même Bourdieu dira à propos de l’écrivain engagé dans sa lutte pour les valeurs universelles : « Mouloud Mammeri s’est trouvé investi en plusieurs occasions critiques de la confiance de tout un peuple qui se connaissait et se reconnaissait en lui. Le poète, disait Mammeri, est celui qui mobilise le peuple et qui l’éclaire. » À quoi souscrit pleinement Mouloud Mammeri : « Mes points de référence ne sont pas politiques. En tant que romancier, ce qui m’intéresse, c’est le destin de l’homme, sa liberté, sa pleine expression ».
D’abord cet intérêt se manifeste devant les atrocités commises à l’époque coloniale : « A chaque page de mon journal (...), la tragédie éclorait d’elle-même. » « Cette grande tragédie » est imputable à « la faute d’un seul grand coupable : le colonialisme » ainsi que le souligne avec vigueur Mammeri dans sa lettre à un Français. Ensuite cet intérêt prend la forme d’une révolte, lorsqu’il est fait fit de la dignité humaine : « Le jour où on est venu nous signifier que nous étions une organisation de masse, j’ai quitté l’union.
Comment peut-on conformer comme des moutons dans un parc des hommes, des femmes qui ont un visage, un nom, un cœur ? » Cette révolte prend une envolée lyrique à propos de la langue amazighe qu’il s’agit de défendre bec et ongles : « Il n’était pas possible d’accepter de gaieté de cœur que la langue qui avait servi aux guerriers de Jughurta cessa de chanter sur les lieux mêmes de leur combat par la faute de quelques préjugés rétrogrades. » Ignorance, préjugés, inculture, voilà une thématique à la mesure d’une grande plume.
Ali D.
La Nouvelle République - 28 février 2007
Il y a 18 ans disparaissait Mouloud Mammeri
De l’héritage de l’amusnaw
Ayant vu le jour le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, petit bourg perché sur les monts de la grande Kabylie, Mouloud Mammeri mènera une existence plus ou moins nantie, comparée à celle de ses petits camarades, du fait du rang social de son père qui était l’amin (maire) du village.
D’ailleurs, c’est une des raisons qui feront que l’enfant grandira au contact des amusnaw (sages) de sa localité, puisant dans leur savoir et leur verbe beaucoup de sagesse et de connaissances. Mammeri dira un jour à ce sujet :
«Mon père a été l’avant-dernier dans la lignée de la tamusni. Il a eu un disciple, Sidi Louenas, qui est mort aussi. Et après eux, c’est quelque chose d’autre qui commençait : ceci est reconnu par tout le groupe, ce n’est pas une vision personnelle. Moi-même, je ne pouvais pas être le successeur de mon père, j’étais à l’université, j’avais donc déjà d’autres points de référence. Mais il n’en reste pas moins qu’il a eu toute sa vie le souci de m’initier le plus qu’il pouvait. Je suis même en train de me demander si ce goût que j’ai très tôt pour la littérature, ne m’est pas venu de cette ambiance, dans laquelle je baignais sans même y penser, étant enfant.»
Après des études primaires, moyennes et secondaires effectuées au village, au Maroc puis à Alger, Mouloud Mammeri partira étudier à Paris où il décrochera avec brio le concours de professorat de lettres classiques. Cette expérience lui permettra de «rencontrer, par la médiation de la langue française, un monde qui le choque d’abord car il lui est linguistiquement et culturellement étranger, le séduit ensuite (…)» Et d’ajouter : «Lorsque j’étais encore enfant, mon père m’emmenait systématiquement dans les marchés parce que les marchés sont un lieu de rencontres privilégié.
Le marché de mon père durait une demi-heure et tout le reste du temps, il le consacrait à rencontrer des gens et rester avec eux ; eux en faisaient autant. Il y avait une espèce de formation sur le tas, à la fois consciente et diffuse. C’était un apprentissage par la praxis. Ce n’était pas un apprentissage abstrait. Il fallait aussi agir conformément à un certain nombre de préceptes, de valeurs, sans quoi la tamusni n’est rien. La tamusni est un art et un art de vivre, c’est-à-dire une pratique qui a des fonctions pratiques.
Les productions qu’elle permet : poèmes, sentences ne sont pas de l’art pour l’art même si leur forme très recherchée peut le faire croire.»
Plus tard, il se verra contraint de quitter le pays et tout cet espace de connaissances et d’échanges, pour échapper à la répression coloniale. Il ira vivre au Maroc et sera, tour à tour, professeur de l’enseignement secondaire et supérieur, directeur du Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnologiques du Musée du Bardo, à Alger, premier président de l’UEA.
Décédé accidentellement, le 25 février 1989, alors qu’il revenait d’une conférence au Maroc, Mouloud Mammeri laissera une œuvre pas très prolixe comparée à celles d’autres écrivains de sa génération, mais très élaborée dans le fond puisqu’il s’attellera sa vie durant à œuvrer pour la pérennisation du patrimoine oral berbère.
Auteur de quatre grands romans, La Colline oubliée (Plon, 1952), Le Sommeil du juste (Plon, 1955), L’Opium et le bâton (Plon, 1965) et La Traversée (Plon, 1982), Mammeri signera également, en 1973, deux pièces de théâtre (Le Banquet, précédée de La Mort absurde des Aztèques) et Le Foehn, ainsi que des recueils de nouvelles et de contes (Machaho et Telem Chaho en 1980).
Mammeri publiera par ailleurs deux recueils commentés de poèmes kabyles traduits, en l’occurrence Les Isefra, poèmes de Si Mohand ou M’hand (Maspéro, 1969) et Poèmes kabyles anciens (Maspéro, 1980). Ses travaux participent à donner à sa langue et culture d’origine les moyens d’un plein développement pour qu’un jour la culture de (ses) pères vole d’elle-même, refusant qu’elle continue à être considérée comme «une culture de réserve indienne ou une activité marginale, plus tolérée qu’admise».
Ancrée dans le réel, l’œuvre romanesque de Mouloud Mammeri a toujours traduit, et de façon spontanée, le vécu du peuple algérien. Il a toujours refusé d’être une plume à la solde d’une quelconque sphère politique ou appareil d’Etat, ayant toujours eu pour souci majeur de retransmettre la réalité algérienne.
Chacun de ses quatre romans marque une période cruciale dans l’histoire de l’Algérie (La Colline oubliée, l’enfance et l’adolescence ; Le Sommeil du juste, les prémices de la guerre, L’Opium et le bâton, la guerre de Libération, La Traversée, l’après-Indépendance), constituant ainsi le témoignage vivant du passé colonial de l’Algérie, fourni par un auteur dont l’honnêteté littéraire fait encore de nos jours parler de lui.
Hassina A.
El Watan 10 mai 2006
Hommage à Mouloud Mammeri
La mémoire du juste
Mouloud Mammeri, n’est pas (l’emploi du passé est inapproprié pour ce monument de la prospection du passé et la prospective du future) qu’un écrivain, un romancier. C’est surtout un véritable ethnologue. Voyageur dans l’espace de son Algérie et dans les tréfonds de sa mémoire (de l’Algérie), il tente dans sa quête de comprendre les raisons des « mutilations » de l’identité algérienne qui sont, en grande partie, à l’origine de ce malvivre du présent.
Mammeri, « Da El Mouloud » pour ces proches, n’a jamais eu, au lendemain de l’Algérie indépendante, des motivations d’ordre politiciennes, lorsqu’il écrivait, donnait des conférences ou dirigeait le Centre de recherches historique (CRAG). Il l’a fait, lorsque le colonialisme niait le peuple et la nation algériens (La colline oubliée ; Le sommeil du juste ; l’Opium et le bâton...) La liberté retrouvée, il s’attela à sa passion originelle : réveiller et interroger la mémoire (et l’histoire) de son pays, pour que l’Algérien retrouve toute sa liberté et construise, enfin, son bonheur.
C’est quelque peu pathétique, que ce soit de Bruxelles, capitale européenne, qu’un hommage lui soit dédié. Heureusement, ce sont deux Algériens, Mme Nabila Belcacem, une spécialiste de l’histoire de l’art et Moumen Abib, un spécialiste en médecine nucléaire, qui ont eu cette idée généreuse. Pour rassembler autour de Mammeri, ils ont saisi l’occasion de la reconnaissance par l’Unesco de « L’Ahellil du Gourara », genre musical polyphonique des Zénètes, comme chef-d’œuvre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Dans la « Villa Rousset », en cette soirée du vendredi 5 mai, des hommes de lettres, des journalistes algérien et étrangers et des diplomates algériens ont partagé avec des femmes et des hommes de professions et métiers différents, un moment de bonheur et de « culture ». Ali Mouzaoui a présenté son documentaire Et si Mammeri m’était conté, Ali Sayad, anthropologue, ami et compagnon de Da El Mouloud, s’est illustré par un excellent exposé sur le « rôle de la langue dans la structuration de l’identité, en plus d’un rappel du genre Ahellil dans la vie du Gourara (Sud-ouest algérien).
Pour donner toute la mesure à l’hommage, un récital de musique Ahellil a été donné par Hafid, El Houari et Kheiredine, venus du bled. Les convives ont profité de la présence de Gana Mammeri, cousin, compagnon de Da El Mouloud, ancien de la Fédération de France et président du Congrès mondial amazigh, pour l’écouter relater la bonté de ce qu’est Mouloud Mammeri. L’histoire retiendra que Da El Mouloud a été invité par l’université de Tizi Ouzou un 20 avril 1980, pour raconter aux jeunes, justement, la richesse de « l’Ahlellil », genre musical polyphonique des Gourara.
Il a été empêché par le pouvoir d’alors. Il n’arriva jamais à Tizi Ouzou ce jour. Des émeutes éclatent. Lui qui voulait parler de musique et d’art de son pays, voilà que 26 ans après, c’est l’Unesco qui lui donne raison. Quel visionnaire Da El Mouloud !
Bouzina M’Hammedi
La Nouvelle République 2 mai 2006
De l’oralité au classicisme
Mammeri fait partie de ces hommes de grande envergure qui, même partis, restent plus présents que jamais. On n’a pas fini de mesurer la valeur immense de son œuvre belle comme les fleurs printanières gavées d’eau et de soleil.
Ecrivain multidimentionnel, Mouloud Mammeri a produit quatre romans représentatifs chacun d’une période déterminante pour lui et pour son pays. Nous ne les avons pas suffisamment décryptés tant ils renferment de non-dits et d’images quel nul n’a su replacer dans leur contexte véritable. L’auteur avait un style alambiqué sans être obscur ; bien au contraire, il avait la maîtrise de la syntaxe et ses ouvrages sont des modèles de textes classiques trio bien travaillés pour être dépréciés. Personne n’a pu se mesurer à lui ou oser dire avoir été capable d’écrire à sa manière.
«Ce que j’adore chez Mammeri, c’est non pas seulement ses livres dont je n’ai pas fini de me délecter, mais surtout son verbe limpide, recherché, enrichissant. On l’écoutait d’une oreille attentive dans ses conférences, ses cours à la fac tant Mammeri parleur reflétait parfaitement l’écrivain.»
Maître de l’écriture, Mammeri a été aussi un habile polyglotte qui savait trouver le mot exact pour dire de manière convaincante. Ce qu’il avait à dire de manière convaincante dans chacune des langues qu’il maniait avec aisance. Et sa qualité rare, c’était de prendre part à toute forme de discussion, fût-elle dans un milieu d’écrivains ou de paysans illettrés. On le trouvait assis n’importe où pourvu qu’il trouvât quelqu’un d’intéressant pour débattre d’un sujet de prédilection. Son milieu naturel était celui des artisans, cultivateurs sensés, attachés à leurs traditions et détenteurs du savoir ancestral communément appelé « tamousni » accumulée au fil des siècles et dont une partie seulement a pu être sauvegardée par la mémoire.
Heureusement qu’au moment opportun, Mammeri était là pour immortaliser cet héritage inestimable. Bien avant lui, Boulifa s’était attelé à la même tâche et il a tracé la voie aux générations futures. Pionnier de ce travail de récupération, Boulifa a donné une forme écrite à des poèmes anonymes de la Kabylie ancienne ainsi qu’à ceux de son contemporain, Si Mouh ou M’hand, et qu’il avait dû recueillir auprès de ceux qui les lui avaient récités au gré des circonstances, car le poète ne répétait jamais ses vers ; il fallait les mémoriser dès qu’on les avait entendus.
Et grâce à son père et à tous les imousnawen de son pays, il a reconstitué des productions poétiques de grande valeur ainsi que les contes et légendes porteurs de messages historiques. L’Egyptien Taha Hussein est devenu célèbre grâce à ses qualités intellectuelles, mais aussi à ses œuvres romanesques qui ont un fond populaire, celui de l’Egypte de tous les temps. Depuis l’âge de trois ans, sa vie a été racontée dans El Ayyam ; alors qu’il était aveugle, il enregistrait tout ce qui se disait entre son père et les amis, ou entre sa mère et les autres femmes.
Le ressourcement pour Mammeri se faisait particulièrement auprès de ses amis d’enfance, à la manière de Socrate qui aimait rester dans la boutique d’un forgeron pour être à l’écoute du peuple. Pour ce triste anniversaire de sa mort, nous avons jugé utile de parler de trois de ses œuvres marquantes par lesquelles l’auteur a voulu immortaliser des noms, des périodes, des productions orales de tous les temps sauvées de l’oubli.
Poèmes kabyles anciens
C’est un ouvrage en double version qu’on lit, non pas comme un roman, mais comme une anthologie de la littérature populaire qui demande des efforts de réflexion pour comprendre, retenir, comparer le talent de l’un et de l’autre. De l’avis de tous, les anciens avaient le verbe facile et leurs vers s’inspiraient du vécu collectif. Ce qui fait leur beauté. «Il était temps, dit Mammeri, de happer les dernières voix avant que la mort ne les happe. Tant qu’encore s’entendait le verbe qui résonnait depuis plus loin que Syphax et que Sophonisbe.»
Chaque texte entre dans une rubrique comme dans la réalité. Il y a réservé une place de choix au poète Youssef Oukaci, l’aîné des aèdes, connus en Kabylie. Il y a eu peut-être avant lui d’autres, mais comme nous étions dans une société sans écriture, leur nom et leur production se sont perdus au fil des siècles.
Youssef Oukaci, qui doit être né vers 1680, a eu des liens d’amitié avec les Ath Yanni à une époque où des évènements ont terriblement marqué la tribu comme les disettes, épidémies, guerres intestines. Même la moquée de Taourirt Mimoun s’est construite quelques décennies avant que ce poète meddah n’ait vu le jour. Youssef Oukaci était illettré mais il avait le don de versifier admirablement. Il semble que tout son répertoire s’est transmis de bouche à oreille pour arriver à être mémorisé par des imusnawen de la trempe de Salem Ath Maâmar, père de Mouloud.
Le temps des cités est un thème qui regroupe deux poètes conteurs : Larbi Ath Bejaoud et Hadj Mokhtar Ath Saïd très représentatifs d’une époque. Les poètes se sont évertués à véhiculer des faits de guerre d’importance majeure à une époque où les tribus se livraient bataille pour des bagatelles : une fontaine publique que chacune revendiquait, une délimitation de territoire, une question d’honneur, un affront.
Cette partie est suivie de Apologues constituée d’un ensemble de poèmes composés par une diversité d’auteurs qui ont failli être effacés des mémoires. Et comme dans toute société à longues traditions orales, l’auteur y a adjoint le domaine religieux et de la foi ainsi que la résistance à la guerre anticoloniale. Il faut lire les productions poétiques pour se rendre compte des capacités de créativité des anciens. Elles mérite largement les 50 pages d’une introduction assez bien rédigées pour être à la mesure de leur valeur esthétique et historique.
Poèmes de Si Mohand
Tel est le titre d’un recueil de poèmes de Si Mohand qui savait écrire en arabe classique et qui avait exercé le métier d’écrivain public en langue arabe ; il avait l’arabe classique appris dans une zaouia de sa région de Kabylie ; et paradoxalement le poète n’écrivait jamais ses vers. Il semait à tout vent et que tous ceux qui avaient la chance de se trouver à ses côtés retiennent ses paroles versifiées. Si Mohand était comme dans l’extrait d’Ibn Khaldoun choisi par Mammeri pour une mise en exergue à une communication assez copieuse donnée dans les années cinquante.
« Chez les Zenata, une des nations du Maghreb, le poète marche devant les rangs et chante ; son chant animerait les montagnes solides ; il envoie chercher la mort ceux qui n’y songeaient pas.» (Ibn Khaldoun, Prolégomènes). Le poète, renommé et adulé, a beaucoup intéressé Boulifa et Feraoun qui ont recueilli et traduit son poème. Mammeri lui a consacré un ouvrage à la mesure de son envergure. Son travail d’investigation et de reconstitution a dû nécessiter un travail fondé sur de nombreux témoignages. Sur des centaines de poèmes anonymes, il a fallu trouver lesquels sont de Si Mohand et lesquels sont produits par d’autres. Il n’y avait aucun document écrit qui permette de retrouver quelques références sur les spécificités du poète parmi d’autres. La société a été privée d’écriture pendant des millénaires.
« La nature l’avait prédisposé à être le poète d’une génération inquiète, douloureusement tiraillée entre un ordre qu’elle a perdu et un ordre nouveau qui la heurte. Une sensibilité d’écorché et que le son d’un hautbois remuait. Une grande intelligence qui ne lui laisse même pas le bonheur bestial d’ignorer sa misère ou ses fautes », dit Mammeri dans une présentation ancienne de la poésie.
Si Mohand Oul Hocine
Poète aussi talentueux que les prédécesseurs, mais à sa manière. La thématique de Cheikh Mohand Oul Hocine est particulière : elle porte essentiellement sur le vécu collectif et le domaine religieux.
Si Si Mohand était un pécheur incorrigible, Cheikh Mohand était connu comme saint incorruptible. Ce qui lui a valu de recevoir beaucoup de visiteurs chaque jour. On venait à lui pour lui demander conseil, l’entendre parler, solliciter sa baraka en lui apportant une ouâda.
Cheikh Mohand avait aussi la réputation d’être un pur puritain non porté sur un quelconque désir de s’enrichir. Le matériel ne lui a jamais effleuré l’esprit et pour en apporter la preuve certaine, on a chanté sur lui quelques vers d’une beauté extraordinaire. On raconte que le grand cheikh qui a appartenu à la même secte religieuse que le grand cheikh Ahaddad, s’est rendu à une fontaine pour se désaltérer, et à sa grande surprise, il eut à la place de l’eau des pièces de monnaie. «Fontaine, a-t-il dit, j’ai besoin d’eau et non d’argent parce que la vie ici n’est qu’éphémère.» La légende chantée est rapportée en vers rimés et rythmés ; elle est classée dans la catégorie des chants religieux.
Ce qu’on a retenu d’essentiel de lui c’est son appartenance à la confrérie rahmaniya dont il s’est proclamée le digne représentant en Grande Kabylie, titre que lui avait contesté cheikh Aheddad – et son itinéraire hors du commun. On ne pourra jamais oublier sa rencontre pour la première fois avec Si Mohand.
Ce dernier venu le voir était resté muet. Pourquoi ne parle-t-il pas ? dit cheikh Mohand, est-il devenu subitement muet ? «Non, ont rétorqué les khouan, le poète ne parle qu’avec son carburant. D’ailleurs, si tu veux, on va le lui apporter.» «D’accord», répondit le grand maître. Et sitôt que Si Mohand alluma sa pipe, il devint un torrent de mots versifiés. Emerveillé par tant de poésie, cheikh Mohand lui demanda de répéter. «Non, je ne répète jamais», lui dit l’illustre visiteur. «Vas-t-en de chez moi, lui répondit-il alors, et que Dieu te fasse mourir en terre étrangère.»
Boumediene A.
Le Jeune Indépendant 17 avril 2006
Hommage à Mouloud Mammeri, à l’occasion du 26e anniversaire du printemps berbère
«…yella walbadh ulacith yella»(*)
C’est avec un retour aux origines que la maison de la Culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou a décidé de célébrer le 26e anniversaire du printemps berbère. C’est le père de la cause qui sera honoré à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 21 du mois en cours.
Le fondateur de Tajerrumt n tmazight et de Précis de grammaire berbère, ainsi que Amawal revivra tout au long de ces journées à travers le colloque que lui consacre la maison de la Culture. «L’itinéraire d’un amusnaw» est le thème retenu pour cette commémoration.
L’amusnaw est celui qui a consacré sa vie à la recherche linguistique et anthropologique pour promouvoir sa langue et la faire sortir du cercle de l’oralité vers l’écrit. Mouloud Mammeri, avec tout le travail qu’il a réalisé, a réussi à marquer une culture, mais aussi un peuple.
En interdisant une conférence qu’il devait animer à l’université de Tizi Ouzou sur les poèmes kabyles anciens, les autorités n’ont jamais pensé à une aussi grande mobilisation des enfants du Djurdjura. C’est de là que le printemps berbère est né et que le 20 avril est devenu la date symbole du combat identitaire.
Un combat qui est passé sous silence, pour ne pas dire réprimé, pendant des années. Mouloud Mammeri était encore une fois à l’origine de l’événement et de l’avènement d’une nouvelle génération qui a pris le flambeau. Ces journées que lui consacre la maison de la Culture comporteront des conférences, des expositions, des projections vidéo et des représentations théâtrales.
Le théâtre Jean-Sénat de Marseille que préside Hamid Aouameur sera au rendez-vous à partir d’aujourd’hui pour apporter sa contribution aux festivités. La première pièce qui sera jouée sur les planches de la salle des spectacles, le Foehn, est écrite par Mouloud Mammeri.
La mise en scène est assurée par Charles Ribard et les rôles seront interprétés par Magali Dumont, Khalida Azaoum, Ken Michel, Jean-Claude Barral, Chloé Maritinon, Stéfane Roux et Kittie Vergonjeanne. La pièce est la première écrite par Mouloud Mammeri en 1967.
Elle a été présentée pour la première fois le 19 avril 1967 au TNA d’Alger. C’est à travers cet écrit que l’auteur est passé du genre romanesque au genre dramatique. Le pièce est inspirée essentiellement de la bataille d’Alger et de la situation vécue par les Algériens durant la guerre de libération.
Après le Foehn qui sera présenté cet après-midi (lundi), un concert de chanson française suivra. La manifestation est baptisée «Le printemps des poètes». Une autre pièce théâtrale Huis clos de l’écrivain Jean-Paul Sartre sera jouée dans l’après-midi de mardi, tandis que le Funambule de Jean Genet sera interprété mercredi prochain.
En dehors du théâtre, on prévoit des communications qui seront animées par des chercheurs et universitaires qui traiteront des différents aspects des travaux et recherches de Mouloud Mammeri. Interviendra, dans ce sens, Hacène Hireche de l’université Paris 8, Hachi Slimane, chercheur et anthropologue, Rachid Mokhtari, Idir Ahmed Zaïd et Malika Ahmed Zaïd.
Ali Mouzaoui présentera pour sa part un film documentaire intitulé Dda L’mouloud. Pour la dernière journée du colloque, les organisateurs et les participants se recueilleront sur les tombes de Mouloud Mammeri à Ath Yanni, de Mustapha Bacha et Djaâffar Ouahioune à Tassaft et de Rachid Tigziri à Aïn El-Hammam.
Il convient de noter également la réalisation de fresques sur le printemps berbère, par les animateurs du printemps berbère, par les animateurs de la maison de la Culture et les élèves de l’Ecole des beaux-arts d’Azazga, alors que les représentations théâtrales toucheront les cités universitaires.
Un programme riche qui n’a pour objectif que de marquer une date et de rendre hommage à celui qui a fait revivre sa culture et son identité et sauvé sa langue d’une mort programmée.
(*)«Quelqu’un a existé. Il n’est pas là, mais il continue d’exister».
Célèbre phrase de Mouloud Mammeri.
A. Drifa
Le Jeune Indépendant 13 avril 2006
Université de Tizi Ouzou
Un colloque de deux jours sur Mouloud Mammeri
«Je suis homme, et rien de ce qui est humanité ne m’est étranger». Mouloud Mammeri a tenu ces propos pour dire que son œuvre et son travail, malgré leur concentration sur la culture algérienne et maghrébine, ne l’empêchent pas de verser dans l’universalité.
En cette période de célébration du 26e anniversaire du printemps berbère, d’avril 1980, l’université de Tizi Ouzou, qui porte désormais le nom de ce célèbre penseur, a organisé pendant deux jours un colloque sur son parcours, son œuvre et ses pensées.
Ses amis, des chercheurs et des universitaires ont répondu favorablement à l’invitation des organisateurs. C’est ainsi que les différents aspects du travail de Dda L’mouloud ont été mis en exergue et discutés dans tous les détails.
Le plus étonnant, cependant, est le fait que la cérémonie d’ouverture a été annulée suite à l’absence des officiels qui devaient lancer les travaux du colloque. Même le recteur de l’université était absent dans la salle, lorsque l’un des organisateurs a déclaré que le programme commence directement avec les conférences.
Heureusement que les enseignants universitaires et les élèves de Dda L’mouloud, ainsi que des étudiants de l’université ont tenu à lui rendre cet hommage, en se présentant à l’auditorium de Hasnaoua qui a abrité la manifestation.
La première conférence intitulée «Mouloud Mammeri, défricheur des savoirs», a été animée par Ali Sayad, enseignant à l’université de Metz (France). Dans son long exposé, cet élève de Mammeri a d’abord évoqué le milieu dans lequel Mammeri a passé son enfance à Beni Yenni.
Issu d’une famille relativement aisée, Mouloud Mammeri commençait à s’imprégner des traditions et de la culture orale de la société. Il s’est rapproché notamment des poètes qu’il prenait pour le miroir de la société. A dix-neuf ans, Mammeri le romancier a déjà écrit la Colline oubliée.
Le destin de l’homme, sa liberté, sa pleine expansion et sa plénitude, sont les motivations de l’écrivain dans toutes ses démarches. Son inconfort avec le régime politique et social établi ne l’a pas empêché de mener ses études et recherches, notamment linguistiques et anthropologiques.
C’est ainsi qu’il a réussi à réunir les poèmes de Si Muhand U M’hand, de Youcef Oukaci et de Cheikh Muhand L’hocine. Dans tout son parcours, le chercheur s’inspirait initialement de la littérature orale de sa société. Pas uniquement en Kabylie, mais aussi chez les Marocains, les Mozabites, les Imouchaghs et tous les Berbères.
Un travail qui a été couronné par la création d’une nouvelle transcription berbère avec toutes ses règles. Il a mis au point même un dictionnaire en langue amazighe. Mammeri avait fait le tour des tribus et des pays du Maghreb pour enrichir son dictionnaire et faire participer tous les dialectes.
Dda L’mouloud a réussi là où personne n’a pu aller. Il a rendu au verbe kabyle son arrogance et sa noblesse, en se libérant des jugements des autres. Une œuvre inspirée d’une société mais qui a réussi à prendre une dimension universelle.
Au programme du colloque figure également l’intervention de Mme Atika Kara sur l’hypertexte : l’hyper Mammeri et celle de Mohammed Akli Salhi, ayant pour thème, «A propos d’un savoir traditionnel sur la poésie kabyle». Sadek Bala a parlé de la traduction de Inna-yas Chikh Muhend, qui paraîtra ces jours-ci, tandis que Brahim Hamek a abordé de l’amawal et la néologie amazighe.
Durant la journée de jeudi, Mme Denise Brahimi a choisi pour son exposé le thème de «Mammeri et l’amawal» et Hervé Sanson «Mammeri et la littérature maghrébine». «Mammeri, le romancier» a été développé par Wadi Bouzar.
A. Drifa
El Moudjahid 13 avril 2006
Colloque international à l’université de Tizi Ouzou
“Mouloud Mammeri, défricheur du savoir”
Les travaux du colloque international sur l’œuvre et la vie de l’écrivain, dramaturge et anthropologue, Mouloud Mammeri, se sont ouverts, hier, à l’université de Tizi Ouzou, avec la participation d’universitaires et de chercheurs nationaux et de France.
"Mouloud Mammeri, défricheur des savoirs", "A propos d’un savoir traditionnel sur la poésie Kabyle", "l’Amawal (dictionnaire) et la néologie amazigh", "Mammeri et la littérature maghrébine d’expression française" et "Mammeri, romancier", sont parmi les thèmes d’une dizaine de conférences portées au programme de cette manifestation de deux jours, la première du genre consacrée à cet écrivain. Dans sa conférence intitulée "Mouloud Mammeri, défricheur du savoir", l’anthropologue Ali Sayad de l’université de Metz (France), a traité "du déchirement culturel vécu par le jeune Mammeri, à travers le dilemme entre la spécificité et l’universalité auquel il s’est trouvé confronté, dans les années 30, au Maroc ou il fut lycéen".
Il y découvrit, pour la première fois, un monde caractérisé par la pluralité linguistique et la diversité culturelle, contrastant avec son microcosme d’origine, le village de Taourirt Mimoun des Ath Yenni (Kabylie), où il a hérité du savoir traditionnel que lui a légué son père, Hadj Salem Ath Maamar, artisan et "amin" du village, dont il fut le dépositaire de la confiance collective. Illustrant ce déchirement, le conférencier a cité un écrit de Mammeri disant : "mon passage de la culture berbère à un genre de vie différent a été brusque, et ce qui par la suite m’a le plus frappé dans la première a été ce dont il fallait avec douleur m’arracher après l’avoir longtemps chéri, c’est-à-dire tout le stock de vérités que l’on m’avait inculquées et dont j’étais forcé de reconnaître la fausseté ou le leurre".
50 ans plus tard, poursuivant ce même dialogue intérieur, le chercheur Mammeri écrira, selon une citation de l’orateur, "on est pris dans une espèce de dilemme, car ou bien on est spécifique, mais le risque apparaît tout de suite car être spécifique c’est se définir par quoi on ne ressemble pas aux autres. C’est ainsi que le risque réapparaît de nouveau quand on va s’enfermer dans une espèce de définition de nous-mêmes, et qui peut aussi affirmer qu’on est capable d’agir par notre spécificité à un usage purement solipsiste et qui rate l’expérience des autres".
L’autre alternative envisagée par Mammeri consiste, a-t-il poursuivi, à adopter l’universalité, mais l’auteur de L’Opium et le bâton considère cela comme "l’aspect déplaisant de la médaille, car on risque de renoncer à soi sous prétexte de ressembler aux autres".
El Watan 9 mars 2006
La vérité, c’est la joie
Un des tout derniers textes de Mouloud Mammeri, La cité du soleil (*), fut une pièce de théâtre dont il confia la publication à Tahar Djaout, peu de temps avant de disparaître.
Cette pièce, un texte véritablement énigmatique, est une espèce de testament de l’amesnaw désabusé qui écrivait entre deux graves crises qui ont secoué la société algérienne pendant la décennie grise (printemps 1980 et automne 1988). Le maître fut triste dans son cœur infiniment, parce qu’il voyait que les hommes et les femmes d’Héliopolis ne pouvaient renoncer aux chaînes qui les enserraient jusqu’au sang. Il chercha un moyen de remédier au mal et trouva que, pour mieux se faire entendre, il allait enseigner avec des paraboles, parce que les hommes sont comme les enfants : ils préfèrent être bercés par des fictions mœlleuses qu’éclairés par des vérités abruptes...
À cet endroit de ses réflexions, une voix au fond de lui s’éleva ; la voix criait : « Vade retro, Satanas ! Tu veux enseigner les hommes à l’aide de fables, et c’est justement de fables qu’ils meurent ! » (p.71) Cette pièce, une sottie politique, se présente en trois tableaux qui se suivent et se complètent. Le premier met en scène un maître, un « amesnaw », qui entend enseigner les hommes pour les conscientiser. Mais son cœur est mortifié.
Les hommes ne sont ni murs ni matures. Ils sont faibles et versatiles. Ils affectionnent le spectacle et les jongleries de saltimbanques, alors que ce que le maître leur demande c’est de rechercher la vérité rêche afin de travailler à leur propre libération et émancipation. Mais la quête de vérité selon la conception pourtant fort orthodoxe du maître exige l’initiation à la joie, à la frénésie dionysiaque qui insuffle la vie que ne peut assumer ni adopter une société de culture mortifère enserrée dans des rites, des pratiques, des croyances inhumaines et irrationnelles sauf à appliquer les recettes du maître qu’il ne pourra proposer qu’une fois devenu bateleur avec la parole libérée parce que devenue folle.
Le second tableau, une suite logique du premier, voit la transformation du maître en bateleur avec singe, bâton et tambourin. La leçon civique et citoyenne a vite tourné au spectacle clownesque qui détourne l’attention des citoyens des préoccupations sérieuses et les portent aux loisirs grotesques des sujets moyenâgeux taillables, corvéables et qui plus est soumis aux caprices d’un despote illuminé et sanguinaire. C’est que la leçon du premier tableau consistant en l’acquisition d’un savoir libérateur parce que la recherche de vérité a laissé la place à l’abandon délicieux à la médiocrité et à la gabegie s’avère irréalisable.
Ces deux piliers des gouvernements de cités obscurantistes rythment les rituels symboliques sur les récoltes du pavot persan, du chanvre indien ou de la mousse de soie indonésienne plutôt que sur l’effort intellectuel propre à l’élévation spirituelle pour devenir digne de capter les sources des émanations divines des connaissances. Ainsi l’amesnaw chassé des institutions de savoir et de pédagogie (l’université qui frappe les meilleurs de ses enseignants d’interdits professionnels depuis 1970 et impose des ostracismes à la recherche sur certains écrivains nationaux mais iconoclastes depuis les années 1980-90) se voit contraint et forcé à se faire saltimbanque et amuseur de galerie plus fou que jamais, car il a enfin réalisé que pour gagner son pain quotidien, il lui fallait faire le fou.
Et seul le fou médiéval ou dans les sociétés agraires et paysannes pouvait s’autoriser à dire des vérités aux citoyens devenus sujets du fait de leur lâcheté : Hommes, dit le maître, ce que vous devez arracher, c’est dans vos chefs la chefferie, dans vos prêtres la prêtrise, dans vos guerriers la violence et dans vos lois l’impératif. Mais quant aux hommes, qu’ils vivent ! Chacun d’eux n’a, comme vous et moi, qu’une vie à un seul exemplaire : il n’en paraîtra jamais une semblable dans les siècles des siècles. ( p. 77)
Le troisième tableau traitera précisément de la fête, c’est-à-dire le rituel et le circonstanciel de la joie vite devenue subversive et conduisant à la mort parce qu’elle perturbe l’ordre mortifère. Le troisième tableau, celui du dévoilement, de la révélation, de la confrontation aboutit enfin à la répression et au souvenir du plus grand des crimes commis depuis la naissance de l’humanité : celui prémédité de Socrate, l’accoucheur de vérité par l’ironie et la joie subversive.
Avec le triomphe momentané de la violente usurpation, la discorde renaît et s’amplifie entre le conseil et les sujets sur un fond de rafistolage dans les rangs des élus du conseil et de réveil des opprimés qui redécouvrent leur « amesnaw », l’identifient, le plaignent mais ne peuvent ni ne font rien pour le défendre. Quant à lui, dans un ultime élan de professeur et de maître de vérité et de joie de vivre, il leur recommande avant d’être exécuté :
« J’ai le geste entravé, leur cria-t-il, mais le verbe libre. Hommes, ne pleurez pas les musiques de vos bonheurs perdus, mais travaillez plutôt à les faire revenir : coupez les mains qui vous en coupent ! » (p. 93). Le lien entre le tableau second et le troisième est établi de manière extrêmement sibylline. A la fin du second tableau le chef - anciennement le général - parlera des flûtes pour ordonner leur destruction totale car, soulignera-t-il, il faut briser avec les flûtes les « nostalgies démobilisatrices » - entendez - subversives (p. 83)
Cet élément insolite, la flûte, apparaît dans le texte et recouvre une importance symbolique cardinale. Mouloud Mammeri fait ici une double allusion référentielle. La première à Mozart avec le mythe de la « flûte enchantée » ou la résurrection de l’univers mortifié par le dogmatisme et la médiocrité (la société enserrée). La seconde plus fabuliste réfère à la légende du flûtiste Hikmer le trouvère qui débarrassa Paris des rats qui y répandaient la peste noire à la fin du Moyen-âge. Le bourguemestre escroc ne lui ayant pas payé ses émoluments, Hikmer entraîna tous les cancres écervelés enfants parisiens se noyer dans la Seine comme les rats. La mort et la mortification hantèrent depuis les esprits aigrefins.
(*) Mammeri Mouloud (1986) La Cité du soleil, éditions Laphomic, Alger, p. 61 - 94
M. Lakhdar Maougal
Le Soir d'Algérie 7 mars 2006
Dix-sept ans après, Mouloud Mammeri, la colline retrouvée
La colline “retrouvée” commémore le dix-septième anniversaire de la disparition de celui qui, fondamentalement, est donné aujourd’hui comme un exemple de droiture, de patriotisme et de conviction démocratique. Un témoin d‘élite de la culture et de la langue. Dix-sept ans après, la nouvelle génération n’a toujours pas appris ce que ce grand homme de la littérature algérienne a donné. Ils sont rares à avoir repris le flambeau.
En attendant une fondation qui portera son nom, les œuvres de Mouloud Mammeri doivent être portées dans les programmes scolaires. Dix-sept années après, le défricheur attend toujours à ce qu’on exige “ Da l’Mouloud di lakul”.
Le bel hommage, "Mammeri à l'école"
La commémoration, loin des feux de la rampe, du dix-septième anniversaire de la mort de Mammeri aura été une opportunité, une de plus, pour l’association Talwit d’Ath-Yenni, organisatrice de cet événement de réitérer une “vieille revendication”. Celle de voir un jour les œuvres de Mouloud Mammeri dans les manuels scolaires. “C’est encore une fois une occasion pour nous, au-delà de lui rendre un bel hommage et de reprendre le flambeau, de mettre la puce à l’oreille à tous les concernés par cette question”, soutient Smaïl Deghoul, le secrétaire général de l’association.
La création d’une fondation qui portera le nom de celui qui incarne le combat identitaire est vivement souhaitée par bon nombre de militants s’identifiant à cet illustre écrivain, des spécialistes et hommes de lettres et beaucoup d’autres écrivains linguistes. L’idée a bien germé lors de ces manifestations organisées à Ath Yenni. D’abord, chez les conférenciers Mme Amhis, Lakhdar Maougal et Younès Adli ont tous émis le vœu de concrétiser ce projet.
Ensuite de Paris sur le plateau de Berbère TV, l’écrivain Ali Sayed a lui aussi réitéré “la nécessité de créer cette fondation dont le siège serait à Ath-Yenni”. On n’en saura pas plus sur l’avis de la famille et proches de l’écrivain. “La famille hésite à donner le feu vert et à accompagner ce projet”, croit savoir Sofiane Moali, animateur au niveau de l’association. En revanche, précise encore Sofiane, l’organisation d’un colloque international sur Mouloud Mammeri est sérieusement envisagée.
Il aura lieu probablement au mois de mai prochain. Un comité scientifique est déjà mis en place pour les préparatifs. Le thème du colloque se fera autour du dernier roman de l’auteur, La traversée. “Notre souhait, c’est d’organiser cette importante rencontre au niveau du village”, conclut Sofiane qui regrette au passage “le peu d’engouement pour la commémoration du dix-septième anniversaire de celui qui reste un inconnu pour beaucoup de jeunes notamment les lycéens”.
Mammeri, "un être dédoublé"
Mouloud Mammeri était un être dédoublé. Doté à la fois d’une culture savante et populaire, Mammeri parlait de la société kabyle à la façon d’un monument de littérature. Ce don, il l’a puisé chez ses parents, artisans armuriers, aux Ath Yenni, qui forgeaient des vers ciselés comme des bijoux anciens et aussi subtils, raffinés et complexes que les plus ésotériques compositions des poètes symbolistes. Héritier d’une lignée de poètes, il laisse parler en lui la culture kabyle, en particulier, et berbère, en général.
Mouloud Mammeri “renoue avec lui-même, mais aussi avec les croyances, les valeurs, les convictions, les aspirations de tous ces gens qui, en Kabylie ou en France, sur leur terre natale ou en terre d’exil, portent dans leur mémoire et dans leurs mots tout un héritage oublié ou refoulé”. A propos de cette double culture qu’incarne “celui qui donne la parole et qui rend la parole”, Pierre Bourdieu expliquait que Mammeri était “divisé contre lui-même, comme tous ceux qui ont réalisé, en l’espace d’une vie, l’extraordinaire passage d’une culture à une autre, du village de forgerons berbères aux sommets de l’enseignement à la française, il aurait pu, comme tant d’autres, gérer tant bien que mal sa contradiction, dans le double jeu et le mensonge à soi-même.
En fait, toute sa vie aura été une sorte de voyage initiatique qui, tel celui d’Ulysse, reconduit, par de longs détours, au monde natal, au terme d’une longue recherche de la réconciliation avec soi-même, c’est-à-dire avec les origines”.
Mammeri, "le berbérisant"
Dans toutes ses œuvres, la berbérité y occupe une bonne place, les héros paraissent à cheval sur deux cultures. La berbérité, chez Mammeri, n’exclut pas, en tout cas l’algérianité. Ses romans sont algériens, leur berbérité, comme dit l’auteur, c’est l’habit que prend leur maghrébinité. Mammeri aura été l’un des plus grands précurseurs de la renaissance berbère. En s’attachant à retrouver et à restituer le texte berbère, Salem Chaker expliquait que Mouloud Mammeri “s’adressait en premier lieu aux siens.
Il s’appuyait pour cela d’abord sur une solide tradition familiale, il en a souvent témoigné. Mais il connaissait aussi — et cela est parfois ignoré —, à travers la Kabylie, les meilleurs informateurs, les dépositaires les plus sûrs du patrimoine littéraire kabyle. Ils ont été sa source permanente. Et puis, le magnifique corpus de poèmes rassemblés est également servi par une belle traduction, œuvre elle-même d’un vrai poète, dans les deux langues qu’il mettait côte à côte. De là, vient la puissance de ces livres à deux publics simultanés, le kabyle et l’universel.
A la fois, ils réactualisent et fixent pour les Kabyles un patrimoine d’une densité exceptionnelle, le message profond et permanent des aïeux, et ils portent en même temps à la connaissance universelle le témoignage et le chant d’un peuple”. Mouloud Mammeri se faisait “l’ethnologue de sa propre société”, il met la culture qui l’avait un moment séparé de sa culture, au service de la redécouverte et de la défense de cette culture. Il était un fin connaisseur et observateur de sa société. “Mammeri le porte-drapeau d’une culture qu’il a, plus qu’aucun autre, contribué à faire reconnaître sur la scène internationale.
Non pas que l’on puisse opposer son œuvre littéraire à son œuvre berbérisante, bien au contraire, elles sont reliées par une infinité de fils et de chemins. Mais cet aspect de son travail de création, son importance, son impact, son caractère unique et essentiel peuvent échapper à l’observateur étranger”. C’est ainsi que Salem Chaker décrit Mouloud Mammeri dans l’une de ses contributions. Mammeri, c’est aussi l’artisan de la langue, il a laissé la première grammaire berbère écrite en berbère ( tajerrumt), initié et dirigé, au début des années 1970, le travail de modernisation linguistique, dans le domaine lexicale (l’Amawal, glossaire anonyme) de termes néologiques modernes et techniques qui est, pour l’essentiel, son œuvre.
Mammeri est alors nommé, en 1969, directeur du Centre de recherches anthropologiques préhistoriques et ethnographiques (CRAPE) d’Alger. A partir de ce moment, Mammeri voulait, selon Rachid Bellil, “établir un continuum” dans l’étude des cultures qui se sont succédé en Algérie, depuis la préhistoire jusqu’aux périodes plus récentes. Outre le renforcement global du pôle anthropologique, l’action particulière de M. Mammeri transparaît dans l’émergence progressive au sein du CRAPE des recherches consacrées à la littérature orale berbère (collectes en Kabylie, au Gourara) ethnomusicologie, ethnohistoire.
Très rapidement, Mammeri s’attache à réorganiser le centre dont il a la charge en deux directions principales : d’une part, l’algérianisation du corps des chercheurs avec le recrutement progressif de jeunes diplômés et, d’autre part, le rééquilibrage des deux disciplines qui y sont représentées, la préhistoire et l’anthropologie. Jusqu’à 1978, Mammeri avait son autonomie qui lui permit de pousser ses études de terrain, sillonnant l’Algérie d’est en ouest et du nord au sud, incitant les jeunes chercheurs en anthropologie à aller à la découverte du terrain.
Dans un environnement hostile, il constitue autour de lui une équipe de jeunes berbérisants pour un projet de création de néologismes berbères et réussit à faire du CRAPE un espace plus officieux à une activité berbérologique, pluridisciplinaire, qui a permis la consolidation d’une nouvelle génération de spécialistes algériens. Salem Chaker précise que “Mammeri, pédagogue de la langue et de la culture berbères pendant la période héroïque de son cours à l’université d’Alger, de 1965 à 1972, n’a jamais occupé “la chaire de berbère” de l’Université d’Alger, celle-ci ayant définitivement disparu en 1962.
En fait, et selon le témoignage direct de Mammeri, il s’est agi d’une initiative personnelle et verbale de Ahmed Taleb, ministre de l’Education du nouveau gouvernement de Houari Boumediène, qui, à la rentrée d’octobre 1965, lui a demandé d’assurer un cours de berbère à la faculté des lettres. Cet enseignement, assuré dans le cadre de la section d’ethnologie, est toujours resté, jusqu’à la fin, “hors statut” et facultatif. Il ne donnait lieu à aucune sanction universitaire indépendante. Vers la fin, sans doute à partir de 1969-70, il a pu être intégré en tant qu’option facultative au sein du certificat d’ethnologie et de l’examen de propédeutique littéraire”.
Mammeri et le Printemps berbère
Quelques jours après les évènements d’octobre 1988, Mouloud Mammeri déclarait ceci : “Si les voix d’avril 80 étaient entendues, elles auraient épargné les drames d’octobre 88.” Il n’est pas donné pour nous ici de relater les évènements du Printemps berbère de 1980, annonciateurs d’une longue période pour les luttes démocratiques dans le pays. L’interdiction, le 10 mars 1980, de la conférence de Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-ouzou sur “La poésie kabyle ancienne” aura suffi pour allumer le brasier kabyle, surtout dans un campus universitaire qui avait du mal à cacher, quelques mois avant, sa révolte, lorsque des étudiants mettaient en avant la question de la représentation authentique.
Le 10 mars 1980 aura été la goutte qui a fait déborder le vase. Mammeri et Chaker étaient interceptés près de Mirabeau et conduits chez le wali leur signifiant l’interdiction de la conférence et conviés à quitter Tizi-Ouzou. Au centre universitaire de Hasnaoua, la tension et la colère se mélangeaient à l’indignation. Une semaine plus tard, Mammeri est reçu par Brerhi, alors ministre de l’Enseignement supérieur. Rachid Chaker témoigne dans son Journal des évènements de Kabylie que le ministre s’est montré tout plein d’excuses “mielleuses” mais vagues, avant de lui déconseiller fortement de participer à un cycle de conférences organisées à la cité universitaire de jeunes filles de Ben Aknoun, sur le thème de la culture nationale.
La machine répressive ne fait alors que commencer. Le pouvoir actionne ses médias et se lance dans une campagne de dénigrement. Le quotidien El Moudjahid, dans sa rubrique culturelle, obéit aux ordres et s’attaque, dans un papier signé K. B., sans le nommer, à Mammeri, traité comme “véritable collaborateur du colonialisme”. Le magazine Révolution Africaine se met aussi de la partie et s’en prend aux “fauteurs de troubles” de Tizi-Ouzou.
Mammeri, défenseur des minorités
Mouloud Mammeri est connu aussi comme l’un des défenseurs des minorités. Il a grandement contribué au mouvement de libération des îles Canaries. Il a exercé son influence sur le mouvement autonomiste canarien qui devint par la suite le Mouvement pour l’autodétermination et l’indépendance de l’archipel canarien (MPAIAC). A l’un des responsables de ce mouvement, Antonio Cubillo, Mouloud Mammeri affirmait ceci : “II faut faire découvrir à ton peuple le sens de la continuité historique parce que les Espagnols ont essayé d’effacer sa mémoire historique.
Les colonisateurs ont toujours essayé d’effacer la mémoire historique des peuples pour les abrutir et mieux les dominer. Un peuple sans conscience historique n’est pas un peuple ou si tu veux c’est un peuple analphabète. Le devoir des intellectuels et des hommes politiques engagés dans la lutte de libération est de leur enseigner leur histoire et réveiller leur conscience historique pour qu’un jour ils se lèvent et luttent pour leur patrie soumise.”
Mammeri, le romancier
Féru de culture kabyle dans son esprit universel Mouloud Mammeri est un romancier connu aussi bien sur la scène nationale qu’internationale. Il est fondamentalement l’un des fondateurs de la littérature maghrébine d’expression française. Ses classiques font l’objet depuis longtemps des thèmes et sujets de recherches dans plusieurs universités, en France, aux Etats-Unis, au Canada… Dans l’œuvre de Mammeri, Tahar Djaout retient “cette apparence de profondeur et de densité plus que d’innovation ou de creusement.
Aucun livre du romancier ne donne l’impression d’un livre hâtif ou conjoncturel. On sent partout la conscience, l’application et le métier de l’écrivain qui n’écrit que lorsque la nécessité et la perfection sont toutes les deux au rendez-vous”.
J-L. Hassani
El Watan 4 mars 2006
Des colloques en perspective à Tizi Ouzou
Après l’idée de créer une fondation Mouloud Mammeri lancée, la semaine dernière, lors de la commémoration du 17e anniversaire de la mort de l’homme de théâtre, le scientifique et le romancier, les responsables de l’association Talwit d’Ath Yenni comptent organiser des rencontres de type académique sur l’œuvre de Mammeri.
Selon le président de l’association, Cherat Sami, un comité scientifique a été installé vendredi dernier. Ce comité est composé de l’écrivain Younès Adli et des universitaires Maougal, Hachi, Amhis et Ahmed Zaïd. Pour rappel, lors de l’inauguration des festivités culturelles, le directeur du centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight, Abdezak Dourari, avait déclaré que son institution était disposée à prendre en charge l’aspect intellectuel et financier des colloques et séminaires.
Seulement, deux projets de colloques quasiment identiques sont proposés par les mêmes organisateurs potentiels avec des dates différentes. Le directeur de la culture de la wilaya de Tizi Ouzou, Ould Ali Lhadi, nous a indiqué qu’un « colloque international sur Mouloud Mammeri sera organisé en avril prochain à Tizi Ouzou. L’APW a donné son accord ». Pour rappel, le Théâtre Jean Sénac et l’association Massinissa de Marseille se sont engagés en décembre dernier, lors du colloque sur Kateb Yacine, à participer à l’organisation d’un séminaire sur Mouloud Mammeri.
Pour leur part, les responsables de l’association Talwit ont annoncé la tenue d’un colloque le 28 décembre prochain « qui correspond à la date anniversaire de la naissance de Mouloud Mammeri et celle de la mort de Si Muhand U M’hand ». L’objectif est fondamentalement le même : la vulgarisation et l’étude de l’œuvre de Mammeri pour atteindre le maximum de personnes. C’est le souci de nombreux intellectuels, et l’avis de l’universitaire Mohamed Lakhdar Maougal est encore plus précis : « Un roman peut être lu chez-soi et dans le meilleur des cas à l’école. Mais une pièce de théâtre a l’avantage de rendre vivant un texte. Redécouvrir Mouloud Mammeri, homme de théâtre est important, parce qu’il a posé des problèmes qui étaient à son époque des questionnements de visionnaire ».
En effet, les pièces de théâtre de Mammeri sont totalement méconnues chez les lycéens, ses romans aussi. Lynda est en classe de seconde au lycée Si Hacène Outaleb d’Ath Yenni. De toutes les œuvres de Mammeri, elle n’a pu citer que La colline oubliée.
Un long travail reste à faire pour honorer la mémoire et valoriser l’héritage de cet intellectuel à multiple dimensions qui avait dit : « Je partirai avec la certitude chevillée que quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple et à travers lui les autres, ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un instant travestir ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l’on distinguera la vérité de ses faux-semblants. Tout le reste est littérature ».
Saïd Gada
Le Jeune Indépendant 27 février 2006
Mémoire pour une culture
Le 25 février 1989 est la date tragique de la disparition de l’un des piliers de la littérature et de la recherche linguistique en Algérie. Mouloud Mammeri, père du nouveau mode de transcription de tamazight, a disparu ce jour-là, suite à un accident de la circulation qui ne lui a laissé aucune chance de terminer ses travaux et de mener ses investigations à leur terme.
Romancier, anthropologue, historien et linguiste, l’enfant d’Ath Yanni a laissé derrière lui une œuvre impérissable. Un héritage qui témoignera de sa grandeur dans les quatre coins du monde. Mouloud Mammeri qui a connu le colonialisme français dans les montagnes de la Kabylie a entamé son parcours littéraire par le roman.
L’Opium et le Bâton était l’œuvre dans laquelle l’écrivain a exposé les souffrances et la misère de son peuple imposées par les colonisateurs. Mammeri est également l’auteur de la Colline oubliée, la Traversée, le Sommeil du Juste, Poèmes kabyles anciens, Isefra N Si Muhand U Muhand et l’Ahellil de Gourara.
Au-delà du roman donc, Mouloud Mammeri a mené des recherches sur la langue et l’histoire amazighes. L’anthropologue a fait le tour des pays du Maghreb et étudié leur culture de bout en bout. Il a fait des explorations même en Egypte où se trouvent encore certaines tribus berbères.
De la Libye jusqu’à la Mauritanie, en passant par la Tunisie, le Maroc et le Sahara occidental, le chercheur a tenu à cerner ces cultures qui ont une même origine. Ces recherches ont abouti à l’élaboration d’un dictionnaire de tamazight qui contient des mots et des expressions recueillis de tous les coins du Maghreb.
Mouloud Mammeri n’a pas omis de faire des virées dans le Sud algérien pour découvrir cette autre vie des M’zabs et des Imuchagh. C’est grâce à son travail laborieux que la langue amazighe a pu avoir une transcription et des règles qui lui permettaient d’être enseignée dans les écoles.
La transcription latine proposée par cet homme a réglé les conflits autour de l’utilisation de tifinagh dans l’enseignement. Ce n’est qu’à partir de là que les gens avaient la chance d’apprendre tamazight dans des associations culturelles, avant qu’elle ne soit introduite dans les écoles.
C’est grâce à lui aussi que nous pouvons aujourd’hui lire les poèmes de Si Muhand et découvrir les contes qui, autrefois, se racontaient uniquement de bouche à oreille. Ses efforts ont permis de garder cette littérature orale qui témoignait de l’histoire de tout un peuple.
Mouloud Mammeri était convaincu qu’il fallait sauver ce qui restait de notre héritage culturel qui n’a jamais été transcrit. La culture était à cette époque menacée de disparaître avec la disparition des anciennes générations. Malheureusement, ce géant de la culture algérienne qui a su dépasser les contraintes et donner un autre sens au combat identitaire, s’est éteint alors qu’il était du retour du Maroc où il a pris part à un congrès.
Seize ans se sont déjà écoulés depuis, mais l’œuvre de Mammeri demeure et demeurera la référence pour les générations futures. Et peut-être qu’à l’avenir, des hommes jaloux de leur culture suivront le chemin que le maître a tracé et finiront un travail qui est resté sans suite depuis sa disparition, mais sans toutefois le détourner de sa vocation originelle, celle que Mammeri lui a donnée.
A. Drifa
Liberté 26 février 2006
Le 25 février 1989 décédait Mouloud Mammeri
Le défricheur
Il y a dix-sept années décédait Mouloud Mammeri dans un accident de la circulation. Le Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique, dont il a assuré la direction de 1969 à 1980, a édité et présenté, jeudi dernier, un ouvrage inédit intitulé “Cheikh Mohand u L’hocine a dit”. Ouvrage qui inscrit son effort pour la valorisation des cultures populaires.
Écrivain, anthropologue et linguiste, Mouloud Mammeri a laissé une œuvre marquée par une préoccupation incessante, jamais démentie : celle de recueillir et de transcrire une culture “sans écriture”. Il en a ainsi été pour les Poèmes kabyles anciens, ouvrage regroupant les poésies kabyles, notamment celles du poète de l’errance Si Mohand u M’hand dont il a regroupé et traduit les textes.
Mais, une mort brutale l’a empêché de finir de rassembler les œuvres d’un autre poète, Cheïkh Mohand u L’hocine. En regroupant les fragments de cette quête, inachevée, le Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique (CNRPAH) a édité un ouvrage en deux tomes, une version kabyle et une autre française, que Slimane Hachi, directeur du CNRPAH, a présenté le week-end dernier à Espace Noun, sympathique librairie-galerie, devenue en peu de temps un rendez-vous culturel intéressant à plusieurs égards.
En évoquant ce livre, cédé à 1 200 DA les deux tomes, Slimane Hachi, préhistorien et anthropologue, a souligné que “Mouloud Mammeri a voulu que cet ouvrage paraisse dans les deux langues, dans deux tomes séparés. Cela répond à son souci de ne pas obliger le lecteur à lire ces poèmes en berbère seulement”.
La fusion des textes de ces deux poètes, le premier volontairement nomade et pleinement dans la vie et l’autre sédentaire et soufi réalise le monde sous deux angles différents. D’ailleurs, la rencontre entre ces deux hommes, qui se connaissaient par leurs paroles interposées, donnera lieu à des échanges intéressants. Autre espace, le désert infini, autre poésie aux manuscrits inexistants, mais pour le scientifique la même démarche. Rachid Bellil, chargé de cours de civilisation berbère à l'Inalco (France), a évoqué L’ahellil du Gourara, “parole complexe et structurée que les Gourari eux-mêmes ne maîtrisent qu’après une longue initiation”, a précisé Mouloud Mammeri dans son ouvrage L’ahellil du Gourara paru une première fois en 1984 et réédité par le CNRPAH en 2003.
“S’agissant de la poésie kabyle ancienne, Mouloud Mammeri était dans son milieu naturel. En revanche, l’ahellil des tribus Zénètes du Gourara constituait pour lui une véritable découverte. De plus, cette région n’a connu la colonisation qu’en 1903. L’ahellil s’inscrit, en conséquence, totalement dans l’intemporel. Il n’y a presque aucune allusion à la présence française”, a expliqué le chercheur qui précisera que Mouloud Mammeri a entrepris l’enregistrement de ces textes, mêlant la profane au sacré, entre 1971 et 1978. Tâche d’autant plu malaisée que les Zénètes initiés ne se mettent pas en avant, rendant l’accès à la source, l’on est bien au désert, davantage difficile.
Mais au terme de ce travail de défricheur, une reconnaissance. L’Unesco a classé l’année passée l’ahellil du Gourara, menacé de disparition, comme patrimoine immatériel appartenant à l’humanité. Pour que demeure vivant le signe dans un univers minéral où le temps n’est pas de mise.
Samir Benmalek
Liberté 26 février 2006
L’esseulement de Mammeri a influé sur le cours des évènements.
Au-delà de la dimension et de la portée universelle de l’ensemble de l’œuvre de Mammeri, l’homme incarne à lui seul le combat identitaire dans tout ce que contient le terme berbérité. Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, dans et pour laquelle il s’était engagé, Mammeri s’est retrouvé seul face à une lourde responsabilité. Celle d’empêcher la disparition d’une identité. Affronter le “fleuve détourné”, c’est-à-dire la troncation de l’histoire et les transformations dévoyées d’une liberté arrachée au prix d’une lutte sanglante et qui plus est dans une ambiance dominée par les effets très enthousiastes induits par l’indépendance, pouvait paraître “dérisoire gymnastique”.
De plus il faut peut-être signaler aussi que le domaine des sciences sociales (particulièrement l'anthropologie) a très tôt été occulté car craint. Pourtant, l’esseulement de Mammeri va influer sur le cours des évènements. Face aux gigantesques moyens qui ont rassemblé la mission idéologique de l’école, des canaux puissants de diffusion et de propagande (journaux uniques, télévision unique, radios uniques et multipliées), une culture officielle qui n’autorisait pas de discours et de production libres et différents, Mammeri s’est acquitté miraculeusement de sa mission.
Mais le miracle ne tenait à aucune forme de hasard d’au “petit bonheur la chance” ni même d’une destinée quelconque. Le miracle était le produit, le résultat d’une démarche intellectuelle intelligente qui couvait une légitimité absolue frappée d’une dimension universelle insoupçonnée. Il restitua au monde une valeur dont on voulait l’amputer. Ce monde aujourd’hui a pris conscience et s’est donné un cadre juridique de protection, de développement et de sauvegarde au sein de diverses organisations internationales.
Grâce à Mammeri, créateur et synthétiseur des initiatives engagées dès la fin du XIXe siècle par les tout premiers instituteurs de Kabylie en les personnes de Ben Sdira et Boulifa, puis du FDB, le soubassement civilisationnel ancestral du pays a été sauvé. Ce soubassement, formé d’une langue, d’une culture, d’une identité, d’une civilisation et d’une conscience, constitue aujourd’hui la rampe de lancement à partir de laquelle des projets culturels et universitaires d’envergure prennent forme. Une rampe de lancement sur laquelle des déterminations ont définitivement installé la continuité du miracle au sens Mammeri du terme.
En travaillant à la berbérité, Mammeri disait qu’il travaillait aussi à l’algérianité mais il savait également et sans l’ombre d’aucun doute que ses travaux allaient largement dépasser les limites d’une région, d’un territoire ou même d’une contrée pour aboutir à l’homme tout court, c’est-à-dire à l’universalité. À cette dimension universelle, l’État semble répondre par une restriction de l’espace. Et pour preuve, aucune institution universitaire, scolaire ou culturelle, en dehors de la Kabylie, ne porte, encore, son nom dans le reste du pays.
Dans les ouvrages scolaires, il est tout simplement de moins en moins présent, voire totalement élidé. Demain peut-être…
Abdennour Abdesselam
El Watan 25 février 2006
Tizi Ouzou. Hommage à Mouloud Mammeri
Dans l’attente d’une fondation
La commémoration du 17e anniversaire de la disparition de Mouloud Mammeri continue à Béni Yenni.
A l’inauguration de la semaine culturelle jeudi dernier, il y avait un public peu nombreux. Des figures du monde artistique, associatif et universitaire étaient là pour marquer l’événement, mais surtout pour témoigner. La fine couche de neige qui recouvre la région a embelli le décor d’une scène où les acteurs ont lancé l’idée de créer une fondation qui porterait le nom de l’illustre écrivain. L’universitaire Mohamed Lakhdar Maougal affirme :
« Il faudrait songer à créer une fondation Mouloud Mammeri pour récolter son héritage, faire rentrer tous les films, les documents et textes faits par lui et sur lui. A mon sens, l’idéal serait que cette fondation ait un siège à Béni Yenni et un autre Alger, car la capitale, c’est important pour raison d’accès. »
Le même sentiment est partagé par le chanteur Lounis Aït Menguellet et l’écrivain Younès Adli, invités du comité de village et des membres de l’association Talwit, organisateurs de la manifestation. Mouloud Mammeri est d’une dimension universelle et il faudrait alors le faire sortir de son confinement à certains cercles intellectuels et de la zone géographique dans lequel on voudrait le limiter, a-t-on appelé. De son côté, Abderazak Dourari, directeur du centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight, a rappelé la disponibilité de son institution « à collaborer financièrement et intellectuellement à la tenue de colloques et séminaires sur Mouloud Mammeri ».
Les idées n’ont pas manqué, les engagements aussi. Durant l’après-midi, les activités se sont poursuivies à Taourirt Mimoun, village natal du père de L’Opium et le bâton. Taâssast, placette du village, s’offre également à la commémoration. Des portraits de Mammeri, du chercheur Mohamed Arkoun et du chanteur Idir ont été inaugurés. Ils sont tous les trois natifs du village, et sont un patrimoine mondial.
Sous une tente dressée dans le même endroit, sont exposés les objets artisanaux et les costumes utilisés pour le tournage du film La Colline oubliée. Mais combien de temps tiendront encore ces ustensiles, témoins historiques, et que l’on déplace par occasions, avant de tomber en morceaux ? Taâssast est aussi un passage obligé pour se rendre au domicile des Mammeri. La porte centenaire est fermée et son bois perd de sa vigueur. Entre l’accessoire et l’essentiel, le passé et les horizons, certains ont fait leur choix. Faire d’abord les premiers pas vers la fondation Mammeri. L’hommage se terminera jeudi prochain.
Saïd Gada
Liberté 25 février 2006
Le défricheur
Il y a dix-sept années décédait Mouloud Mammeri dans un accident de la circulation. Le Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique, dont il a assuré la direction de 1969 à 1980, a édité et présenté, jeudi dernier, un ouvrage inédit intitulé “Cheikh Mohand u L’hocine a dit”. Ouvrage qui inscrit son effort pour la valorisation des cultures populaires.
Écrivain, anthropologue et linguiste, Mouloud Mammeri a laissé une œuvre marquée par une préoccupation incessante, jamais démentie : celle de recueillir et de transcrire une culture “sans écriture”. Il en a ainsi été pour les Poèmes kabyles anciens, ouvrage regroupant les poésies kabyles, notamment celles du poète de l’errance Si Mohand u M’hand dont il a regroupé et traduit les textes.
Mais, une mort brutale l’a empêché de finir de rassembler les œuvres d’un autre poète, Cheïkh Mohand u L’hocine. En regroupant les fragments de cette quête, inachevée, le Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique (CNRPAH) a édité un ouvrage en deux tomes, une version kabyle et une autre française, que Slimane Hachi, directeur du CNRPAH, a présenté le week-end dernier à Espace Noun, sympathique librairie-galerie, devenue en peu de temps un rendez-vous culturel intéressant à plusieurs égards.
En évoquant ce livre, cédé à 1 200 DA les deux tomes, Slimane Hachi, préhistorien et anthropologue, a souligné que “Mouloud Mammeri a voulu que cet ouvrage paraisse dans les deux langues, dans deux tomes séparés. Cela répond à son souci de ne pas obliger le lecteur à lire ces poèmes en berbère seulement”.
La fusion des textes de ces deux poètes, le premier volontairement nomade et pleinement dans la vie et l’autre sédentaire et soufi réalise le monde sous deux angles différents. D’ailleurs, la rencontre entre ces deux hommes, qui se connaissaient par leurs paroles interposées, donnera lieu à des échanges intéressants. Autre espace, le désert infini, autre poésie aux manuscrits inexistants, mais pour le scientifique la même démarche. Rachid Bellil, chargé de cours de civilisation berbère à l'Inalco (France), a évoqué L’ahellil du Gourara, “parole complexe et structurée que les Gourari eux-mêmes ne maîtrisent qu’après une longue initiation”, a précisé Mouloud Mammeri dans son ouvrage L’ahellil du Gourara paru une première fois en 1984 et réédité par le CNRPAH en 2003.
“S’agissant de la poésie kabyle ancienne, Mouloud Mammeri était dans son milieu naturel. En revanche, l’ahellil des tribus Zénètes du Gourara constituait pour lui une véritable découverte. De plus, cette région n’a connu la colonisation qu’en 1903. L’ahellil s’inscrit, en conséquence, totalement dans l’intemporel. Il n’y a presque aucune allusion à la présence française”, a expliqué le chercheur qui précisera que Mouloud Mammeri a entrepris l’enregistrement de ces textes, mêlant la profane au sacré, entre 1971 et 1978. Tâche d’autant plu malaisée que les Zénètes initiés ne se mettent pas en avant, rendant l’accès à la source, l’on est bien au désert, davantage difficile.
Mais au terme de ce travail de défricheur, une reconnaissance. L’Unesco a classé l’année passée l’ahellil du Gourara, menacé de disparition, comme patrimoine immatériel appartenant à l’humanité. Pour que demeure vivant le signe dans un univers minéral où le temps n’est pas de mise.
Samir Benmalek
El Watan 9 février 2006
Mouloud Mammeri, homme de lettres et polémiste
Un pourfendeur du colonial-culturalisme
Mouloud Mammeri romancier, on connaissait, mais assez peu le dramaturge et presque pas du tout l’essayiste. Il a fallu imposer à des départements indigents et médiocres de l’université algérienne l’étude du discours et du texte mammerien pour que naissent et éclosent comme mille fleurs des compétences qui se sont livrées à un examen sérieux et intègre de la production intellectuelle de certains auteurs tenus jusque-là comme indésirables dans la cité de l’unanimisme.
Tout récemment, le talent d’une universitaire a débusqué le discours anticolonial dans le genre épistolaire de Mouloud Mammeri (in L’étude de Malika Kebbas sur La controverse indirecte M. Mammeri/A. Camus suite à la Lettre à un Français - entretien sur la littérature et les arts, numéro spécial février 1957 coordonné par Jean Senac et publié à Rodez par les éditions Subervie - comme réponse aux lettres camusiennes à un ami allemand -1945-, in A. Camus assassinat post-mortem, éditions APIC, Alger 2004).
M. Mammeri polémiste épistolaire reste très intellectuel et esthète avec beaucoup d’ironie socratique et d’humour diogénique. L’attaque frontale contre Albert Camus reste un exemple de polémique de grande dignité et de grande volée académique et universitaire, entre gens cultivés, coprésents sur la scène politique et sur le front culturel, mais qui se respectent même dans le désaccord absolu (quelle leçon de tolérance autant que de fermeté).
La conjoncture sordide, qui nous accable ce jour avec sa cohorte d’événements si affligeants (controverse sur la colonisation, provocation sur le respect contradictoire des droits de croyance et des devoirs de déontologie, ostracisme à l’admission d’un Etat musulman européen à la communauté des 5 + 15) et les tempêtes de bénitier ou de lavoir autour du bassin de la grande bleue, convoque le discours adéquat, parce que le plus digne et le plus objectif né en des conjonctures moins passionnées, le discours anticolonial de Mouloud Mammeri, longtemps tenu sous le boisseau et passé sous silence par les plumitifs de service, les vigiles intellectocides.
Après les romans des années 1950 et 1960 et la reprise en baroud d’honneur dans la si sinistre décennie 1980, Mouloud Mammeri se livra à une espèce de jeu de vérité sur fond de tragédie, lui si alerte et si goguenard qui préférait le genre satirique et les sotties d’une ironie mordante. Mouloud Mammeri nous a légué trois pièces de théâtre, une écrite dans la décennie 1970 et publiée en 1973 à la librairie académique Perrin à Paris en France et censurée depuis (Le banquet ou la mort absurde des Aztèques) et deux autres pièces aux genres si différents : Le Foehn (une tragédie historique publiée en France en 1982 et jouée une fois au TNA) et une sottie politique d’une ironie au vitriol achevée peu avant la tragique mort accidentelle de cet intellectuel iconoclaste et libertaire : La cité du Soleil, espèce de parodie de la cité de Dieu de Saint-Augustin.
Comme de coutume, le sarcastique Mouloud Mammeri nous a joué un de ses tours favoris savamment ourdi entre la provocation goguenarde et la chiquenaude méprisante pour les esprits ankylosés que nous sommes devenus (les moutons de Panurge qu’on a fait de nous avec notre assentiment). Le visionnaire écrivait en exposition dans sa première pièce Le Banquet ces propos inspirés directement de la pensée de Paul Valery (La crise de l’esprit) et qui semblent répondre directement aux campagnes actuelles de haine sur fond d’intolérance religieuse et de reprise d’épuration ethnique :
« ... Nous, autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette découverte que l’Occident fait avec le processus colonial qu’il met en branle pour conquérir le monde aboutit paradoxalement, comme le soulignait Paul Valery et comme le rappelle si judicieusement Mouloud Mammeri, à une sorte de prise de conscience de l’éphémérité qui devient dans la culture occidentale un véritable syndrome, alors qu’elle s’était acclimatée dans les autres cultures et les autres civilisations comme une leçon de sagesse et surtout de tolérance.
Le résultat auquel va parvenir la culture colonialiste c’est d’être prise au piège de croire à sa survie éternelle en maîtrisant la mort devenue un instrument de gouvernance et de gestion de la vie des êtres humains. Mais la rage de survivre a provoqué dans la culture colonialiste une terreur de l’anéantissement qui se transforme par transfert et par dépit en rage de tuer autrui et de le détruire croyant survivre en se nourrissant des cadavres des peuples soumis et exterminés. « L’angoisse renaissait à chaque aube, parce qu’à chaque aube, les hommes n’avaient jamais que le sursis d’un jour. » (Le Banquet)
On ne peut mieux souligner la barbarie que les Aztèques et tous les peuples opprimés vont devoir supporter de la part de conquérants cupides et terrorisés par leurs propres actes inhumains expressions de leur syndrome d’éphémérité et de leur terreur. Mais Mouloud Mammeri actualise de manière fine et subversive la grande peur du syndrome colonial. Il n’y a pas que le colonisateur qui est terrorisé, soulignera-t-il comme pour tempérer les fausses ardeurs idéologiques des héros libérateurs qui obligent leurs peuples soumis et contrits à des logiques néocoloniales légitimées par la violence des discours d’autorité et d’exclusion.
Le libérateur est lui aussi victime d’un syndrome équivalent à celui du colonisateur, car dira le sage Aède de Taâssast : « Mais il y a mieux. Il y a que, si l’autre, par une espèce de fidélité héroïque ou désespérée, refuse de jouer le jeu de la civilisation, il n’évite pas la capitulation, il ne fait que changer les formes. Rien n’y fait, le dernier des Mohicans est pris au piège de sa propre résistance. Car, quand l’autre nié se crispe sur tout ce qu’il croît être lui, quand il se fige dans l’opposition stérile, quand il assume indistinctement le meilleur et le pire ou le plus étrange d’une nature qu’il s’invente à rebours, il travaille à son existence enchantée, c’est-à-dire coupée des réalités juteuses et denses. Par peur de disparaître, il se condamne à l’hibernation. » (Le Banquet, 1973,).
M. Lakhdar Maougal
La Nouvelle République 12 mars 2005
Littérature universelle
Mammeri et les tragiques grecs
Le passage de Mammeri aux tragiques grecs peut paraître absurde, et pourtant il n’y a pas de meilleur rapprochement que lui avec Sophocle, Euripide, Eschyle, Shakespeare, Racine qui lui étaient très familiers. N’oublions pas qu’il a enseigné Virgile et Démosthène, même du temps où il était professeur de lycée.
Même il a été la perfection par son écriture digne des meilleurs écrivains du monde, son envergure comme artisan du langage, Mammeri eu une vie marquée par des situations tragiques. Avant de disparaître tragiquement à la suite d’une mort dont personne encore ne connaît les causes exactes, il a vécu des situations dramatiques, celles de son village natal où les convenances, traditions, tabous restaient sacrés. Quiconque osait les transgresser était passible d’une sanction de la djemaâ. Lui et tous ceux qui revenaient d’ailleurs bardés de diplômes se devaient de respecter les impératifs. Il le dit lui-même dans un passage célèbre situé dans les toutes premières pages de la Colline oubliée : «Il est des circonstances dans la vie où un homme, quelque intelligent qu’il soit ou nonobstant les principes qui guident son esprit comme un phare guide le navire, doit néanmoins obtempérer aux impératifs d’une société dont il ne peut corriger les abus antédiluviens.» On l’a entendu parler aussi du jour où il avait été envoyé au front pour prendre part à une guerre dont il ne se sentait pas concerné. «C’est une drôle de guerre», aimait-il dire. Puis il y a eu la guerre de libération au cours de laquelle il avait été impliqué au point de devenir un élément à mettre sous les verrous. Le Maroc lui avait servi de refuge, mais ce fut pour lui un terrible déracinement.
Après l’Indépendance, il y eut l’interdiction du berbère qui l’avait bercé depuis sa plus tendre enfance et pour lequel il s’était consacré pleinement en élaborant une grammaire et en sauvant de l’oubli des plans assez importants de l’oralité : la poésie de Si Mohand Ou Mohand ou El Hocine. Il ne lui restait plus que le Printemps berbère et sa mort à Aïn Defla pour clore son cycle de situations tragiques.
Toutes les œuvres romanesques de Mammeri sont sur fond de tragédie. La Colline oubliée que beaucoup ont vu faute de l’avoir lu, peut se jour comme pièce théâtrale donnant à voir tout le drame d’une société dont la jeunesse, qui voulait vivre sa vie, se heurtait au mur de la compréhension et de l’interdiction aînés. Et que dire de l’Opium et le bâton et de la Traversée ?
De plus, ses pièces théâtrales, celles que nous connaissons le plus le Banquet et le Fœn sont de pures tragédies.
Le destin a voulu ainsi que l’auteur disparu et son univers naturel soient marqués d’un chapelet de tragédies. Lui-même est de formation helléniste et latine. Il a eu même en tant que lycéen à tirer le meilleur des dramaturges anciens et classiques. On aurait voulu vous présenter les œuvres tragiques d’Euripide que la fille de Taous Amrouche fait jouer pour marquer le bien entre l’Algérie et la Grèce antique et apporter les preuves selon lesquelles les Méditerranéens sont prédisposés aux situations tragiques et pourquoi la tragédie est née en Grèce antique. Il y a eu d’abord cette pièce Œdipe roi de Sophocle, d’où a été tiré le complexe d’Œdipe qui sert toujours de référence aux psychanalystes pour traiter leurs psychopathes, névrosés, complexes, schizophrènes, inadaptés sociaux. Comme chez les acteurs du théâtre grec, les personnages de Mammeri souffrent de castration, rivalités internes, de l’intellectuel par rapport à sa société traditionnelle, du père avec son fils ou sa fille, de la mère avec sa fille.
Tous les problèmes psychologiques, sociaux, sentimentaux qui ont opposé les principaux acteurs se retrouvent ici ou là chez Sophocle, Eschyle, c’est la frustration, la jalousie, le désir, les relations d’hostilité du fils à la mère, du mari à sa femme, le rêve de posséder ou de fonder un foyer avec son partenaire idéal. Mais les conditions de vie et les traditions ne sont pas identiques entre la Grèce démocratique de l’antiquité et la Kabylie traditionnelle au sens le plus étroit. Ce qui n’empêche pas les similitudes entre les tragiques grecs et les personnages de Mammeri ; par Menach, on retrouve le thème de l’aveuglement qui conduit le héros à sa mort à Tizi N’kouilal. Le thème de la rupture si dominant chez les dramaturges grecs coïncide bien avec la génération d’écrivains de Mammeri qui, avec son regard scrutateur, nous fait découvrir l’inconscient, l’universalité du mythe d’Œdipe, la jalousie, l’infidélité, le fantasme, la rivalité qui ont alimenté la trilogie d’Eschyle, l’œuvre dramaturgique de Sophocle ou d’Euripide et qui ont enrichi toute la production romanesque et théâtrale de Mammeri.
Boumediène A.
Le Soir d'Algérie 3 Mars 2005
MOULOUD MAMMERI
Anthropologue et universaliste
Mouloud Mammeri aimait à répéter que la vie se nourrit de vérité. Confronté à l’occultation de son histoire et de ses racines, il a fondé son action essentiellement sur la quête des origines de son peuple et s’est attelé à pourfendre les inquisiteurs et confondre les menteurs en assenant ses vérités : la vérité : “Nos ancêtres ne sont pas les Gaulois” et “la nation algérienne n’est pas née au VIIe siècle”. C’est par le biais de la recherche scientifique qu’il entendait redonner à son peuple sa dignité.
Il s’est investi dans cette voie à tel point que l’anthropologue a relégué au second plan l’écrivain si l’on en juge par l’immense contribution qu’il a apportée sous forme de travaux anthropologiques, linguistiques ou littéraires au domaine berbère en comparaison avec son œuvre romanesque quantitativement peu importante. Directeur du Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques (CRAPE), il consacre toute son énergie à en faire un grand centre de rayonnement scientifique connu par la grande valeur de ses publications, notamment sa revue Libyca.
Faisant partie d’un peuple qui a vu défiler les invasions, Mammeri constate que “l’histoire a toujours été écrite par les vainqueurs”, c’est pourquoi il encourage les études sur la préhistoire pour mettre en valeur les liens qui rattachent l’homme d’avant, celui de la préhistoire, à l’homme d’aujourd'hui, celui de l’anthropologie socioculturelle, terme qu’il substitue à ethnologie, cette dernière étant soupçonnée de n’être que “le mythe que les tribus d’Occident bâtissent à leur usage particulier et dont nous n’étions que le prétexte (...).
Les ethnologues tronqués de l’Occident nous enrobaient de rets de leur raisonnement pour nous exorciser, ramener notre étrangeté à leur raison, qui était la raison”, alors que l’anthropologie culturelle insiste, elle, sur l’aspect spécifique du développement de chaque culture en étudiant les croyances et les institutions d’un groupe conçues comme fondements des structures sociales. La quête inlassable de Mammeri était de découvrir l’homme berbère dans sa nature profonde et spécifique telle qu’elle résulte de ses origines, de son évolution historique, de sa langue et de sa culture.
Une culture essentiellement orale dont le patrimoine constitue les racines de tout le Maghreb et même de la Méditerranée. L’Ahellil du Gourara et Poèmes kabyles anciens participent justement de cette grande œuvre de sauvegarde d’un héritage qui concourait à enrichir le patrimoine humain universel, telle était la ferme conviction de leur auteur. “Pourquoi nous ne serions pas, nous-mêmes, partie prenante dans cette grande fresque, de cette grande aventure de l’humanité tout entière ?” Mais mieux que quiconque, Mammeri savait qu’aspirer à l’universalité passait par l’affirmation de sa propre identité nullement dévalorisante.
Mieux, il en était fier : “Quand je regarde en arrière, je n’ai nul regret (...). Je ne me dis pas : j’aurais voulu être un citoyen d’Athènes au temps de Périclés, ni un citoyen de Grenade au temps des Abencérages, ni un bourgeois de la Viennes des valses. Je suis né dans un carton écarté de haute montagne, d’une vieille race qui depuis des millénaires n’a cessé d’être là, avec les uns, avec les autres... (...) qui a contribué dans l’histoire de diverses façons à rendre plus humaine la vie des hommes (...) Hannibal a conçu sa stratégie en punique, c’est en latin qu’Augustin a dit la cité de Dieu, en arabe qu’Ibn Kheldoun a exposé les lois des révolutions des hommes.”
Azwaw Aït Y.
Le Jeune Indépendant 1er Mars 2005
Seizième anniversaire de la disparition de Mouloud Mammeri
Quelle suite accordée à son combat ?
par T. Drifa
Seize ans sont déjà écoulés depuis la disparition tragique d’un des piliers de la littérature algérienne et maghrébine. Le 25 février 1989 est une date qui restera à jamais gravée dans les mémoires. Le souvenir n’est pas beau puisque février de cette année-là a emporté avec lui un écrivain, un chercheur, un dramaturge, un romancier et un anthropologue, qui a laissé un énorme vide sur la scène littéraire algérienne.
Mouloud Mammeri s’est éteint un certain samedi 25 février à Aïn Defla, à son retour du Maroc où il avait pris part à un colloque sur la culture maghrébine. Les derniers adieux lui ont été faits le 28 du même mois dans son village natal Thaourirth Mimoun à Ath Yanni.
L’homme qui était très proche de la communauté universitaire devait se reposer tranquillement dans sa dernière demeure. Une génération montante promettait de préserver son œuvre et de poursuivre ses recherches, notamment dans le domaine de la culture et de la langue amazigh.
Mais depuis, les choses ont beaucoup changé. On continue à ressusciter sa mémoire, à parler de son travail et à organiser des conférences sur sa vie, en termes de reconnaissance. Malheureusement, les hommages n’ont pas été accompagnés du travail promis.
Les recherches entamées par Mouloud Mammeri dans le domaine de la culture amazigh n’ont pu avoir une suite favorable. Les rangs se sont dispersés juste après la mort du grand maître. Les élèves formés par lui à l’université d’Alger ne sont plus sur la même longueur d’onde.
Les différents courants qui sont apparus ont apporté un coup fatal à la culture amazigh et chacun voulait donner aux recherches de Mammeri la dimension qui le servait le mieux. Pourtant, l’anthropologue dans son travail d’investigation sur la vie des peuples amazighs et leurs dialectes voulait maintenir cette variété culturelle et l’exploiter pour le bien de la communauté berbère tout en évitant les déchirures.
Le chercheur avait beaucoup voyagé dans les pays du Maghreb pour mieux connaître la communauté berbère dans toute sa variété linguistique. Ce n’est qu’après cette étape qu’il a élaboré le dictionnaire de langue amazigh, dont il réunit tous les dialectes.
C’était une façon d’éviter la disparition de la langue et de réunir tous les peuples amazighs sous le même chapeau. C’est à partir de là aussi que Mouloud Mammeri a créé la nouvelle transcription et ses règles. Une transcription latine mais qui ne faisait pas de différence entre Kabyles, Chaouis, Chenouis, Mezabs et Chelhis.
Tous les Berbères ont été pris à même titre d’égalité. Aujourd’hui, et par malheur, l’œuvre de l’homme est détournée de sa propre vocation. On assiste malheureusement à des discours dans lesquels on qualifie Mouloud Mammeri de «régionaliste» qui voulait exploiter les autres dialectes de langue amazigh uniquement pour renforcer le kabyle.
Pour ces gens partisans d’une aile qui veut que la Kabylie soit «autonome», tout le travail du chercheur est allé dans ce sens. L’auteur de la Colline oubliée, la Traversée, le Sommeil du juste, les Poèmes de Si Muhend u M’hend, Macahu Telemcahu et de la Recherche sur la société berbère n’aurait jamais accepté une telle approche.
Ce sont pourtant des gens à qui il a transmis ses méthodes et ses connaissances pour que le travail ne s’arrête pas un jour. Mouloud Mammeri était convaincu que tamazight serait enseignée un jour à l’école algérienne, et c’est pour ce jour-là qu’il se préparait.
Il voulait que tous les Algériens l’apprennent avec la même transcription et les mêmes règles sans distinction aucune. Aujourd’hui, quand l’objectif est atteint, le travail est abandonné et le combat de Mammeri risque d’être transformé en «un combat autonomiste».
Y aura-t-il alors des voix qui rendront à l’enfant de Thaourirth Mimoun l’hommage qu’il méritait et éviteront à son travail d’être mis aux oubliettes ou détourné de sa vraie vocation ? L’homme, qui est d’une renommée mondiale, risque l’oubli dans son propre pays.
T. D.
Info Soir 27 février 2005
Mouloud Mammeri
16 ans déjà
Il y a 16 ans, Mouloud Mammeri trouvait la mort dans un accident de la circulation, dans la nuit du 25 au 26 février 1989.
Mammeri a vu le jour le 20 décembre 1917 au village de Taourirt Mimoun, sur les hauteurs des Ath Yenni, dans la wilaya de Tizi Ouzou. L’écrivain en sciences humaines a légué à la postérité des œuvres fécondes et immortelles, ayant marqué d’une empreinte indélébile la culture algérienne. Ses romans, tels que La colline oubliée, L’Opium et le bâton, Le sommeil du juste et La traversée ont été traduits en plusieurs langues. Les deux premiers ont été adaptés à l’écran respectivement par Abderrahmane Bouguermouh et Ahmed Rachedi. C’est à cet éminent linguiste qu’on doit également les Isefra, recueil de poèmes épiques du troubadour Si Muh U M’hand ; c’est lui également qui a élaboré la grammaire amazighe, Tadjarumth n’tmazighth, ainsi que le recueil des contes anciens Machahou, Talamchahou.
Le dramaturge Mammeri s’est distingué par sa trilogie théâtrale formée des pièces Foehn, Le banquet et La mort des Aztèques. Il s’est livré, par ailleurs, à des recherches anthropologiques, historiques et ethnographiques.
APS
Liberté 27 février 2005
Hommage à Mammeri
Da l’Mulud ou la quête identitaire
Par Nassira Belloula
Dès la parution, en 1952, de son premier roman, La colline oubliée, récompensé par le prix des Quatre jurés, une critique violemment hostile, émanant de militants nationalistes, accueillait le livre. Cette attitude dénotait le poids des préjugés de ces nationalistes, qui ont accueilli dans la négation et l’intolérance, notamment le premier livre d’Assia Djebbar, ainsi que celui de Mouloud Feraoun.
Plusieurs de ces auteurs, notamment Kateb Yacine ou Mohamed Dib, devenus aujourd’hui des classiques de la littérature algérienne et des écrivains universels, ont partagé la même destinée, faite de brimade, d’expropriation identitaire, d’exil, de privation et d’indifférence. L’attitude des nationalistes qui, dès 1954, criaient à la “traîtrise”, au “régionalisme” ou encore à “l’assimilation” allaient justement augurer d’une conduite assez atypique de nos gouvernés. Mouloud Mammeri a toujours incarné l’homme tranquille, serein, un sage aussi tant par son travail minutieux et assidu que par sa force de caractère.
Mouloud Mammeri initié à la littérature grecque et latine est arrivé à l’écriture après un long cheminement, bien qu’il n’envisageait pas une carrière de romancier. Il disait à ce propos : “Je ne me vois pas fabriquer des romans à la chaîne.” D’où, sans doute, une œuvre littéraire qualitativement importante, quatre romans, deux pièces de théâtre, deux recueils de contes pour enfants, en trente-quatre ans.
Cela s’explique aussi par la vision réaliste qu’il avait de son métier de romancier, lui qui, réfutant la littérature de commande, disait : “Je me refuse à être l’esclave de l’événement. Je ne me résous à écrire réellement que lorsque j'ai quelque chose à dire (…)” et d’ajouter un peu plus loin : “Il faut aller à l'essentiel du destin des hommes, sans nécessairement fuir les drames quotidiens qui en constituent l’essentiel des évènements.” Et ses quatre œuvres majeures marquent chacune une période cruciale de l’histoire de l’Algérie : avec La colline oubliée, l’enfance et l’adolescence sur fond de colonisation, Le sommeil du juste, les prémices de la guerre, L’opium et le bâton, la guerre de libération (portée à l’écran en 1974), puis La traversée, écrite dix-sept ans après sa trilogie, l’Après-indépendance.
Mouloud Mammeri a été également à la tête de l’Union des écrivains algériens, fondée en 1963, et il revient, en 1989, sur les raisons de son départ de cette union, en déclarant dans Horizons du 23 janvier 1989 : “Le jour où on est venu nous signifier que nous étions une organisation de masse, j’ai quitté l’Union […] Comment peut-on enfermer, comme des moutons dans un parc, des hommes et des femmes qui ont chacun un visage, un nom, un cœur ?” Mouloud Mammeri, à travers la thématique d’une quête savante de l’identité et d’un déchirement entre deux univers, souhaitait rétablir l’amazighité dans l’espace culturel national. Cet immense engagement était perceptible dans le cheminement logique de son parcours, vu que, dès 1974, suite aux Isefra de Si Mohand u M'hand (Maspéro, 1969), auxquels il fallait une base transcriptive, Mammeri élabore La grammaire kabyle, entièrement rédigée en berbère pour, ensuite, être traduite en langue française. Attaché au passé et aux profondes valeurs ancestrales et universelles, par son souci d’être utile aux mœurs, il entreprendra, par la suite, d’autres travaux à caractère anthropologique et linguistique dans le cadre de son travail dans le Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques (Crape) à Alger, qu’il a dirigé entre 1969 et 1979. Frappé par les similitudes et la parenté entre les cultures kabyle, mozabite et chaouie des Aurès, Mouloud Mammeri va tenter de retrouver les origines spécifiques des populations des ksour du Gourara, en se forçant de recueillir et de reconstituer, durant huit ans, en parcourant les régions du Gourara, visitant ksour et foggaras et arrivant jusqu’au cœur de l’erg occidental, un précieux document sur cette culture ancestrale en perdition en recueillant témoignages, contes et, surtout, cette poésie transmise oralement. Le nom de Mouloud Mammeri reste aussi étroitement lié au Printemps berbère. Pour rappel, il a suffi d’une interdiction, en avril 1980, de la tenue d’une conférence sur la culture amazigh par Mammeri pour provoquer justement le Printemps berbère.
16e anniversaire de la mort de Mouloud Mammeri
La colline n’est pas oubliée
À l’occasion du 16e anniversaire de la mort de Mouloud Mammeri, plusieurs festivités commémoratives sont organisées, depuis jeudi dernier, un peu partout en Kabylie.
C’est le cas notamment des associations culturelles Talwit, Tafrara, Tussna, qui ont concocté des programmes d’activités pour perpétuer le message de Mammeri à Mohend Azwaw. L’association socioculturelle Tussna de Aïn El Hammam a procédé, hier, au vernissage d’une exposition de son fonds documentaire à la maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou.
À Aït Oumalou, la dynamique association Tafrara a tenu à commémorer, comme il se doit, l’anniversaire de la mort de da l’mulud. Outre une exposition qui retrace la vie et l’œuvre de Mammeri, des conférences et autres récitals poétiques ont rythmé, un week-end durant, le programme de l’association, dont les membres n’ont pas manqué d’organiser le traditionnel pèlerinage au village Taourirt Mimoun pour le dépôt de gerbes de fleurs sur la tombe de Mouloud Mammeri, vendredi dernier.
Pour sa part, l’association culturelle Talwit de Beni Yenni a organisé, depuis samedi, tout un programme d’activités commémoratives.
L’ouverture s’est faite, hier, à l’espace culturel Mouloud-Mammeri, au village Taourirt Mimoun, chef-lieu de commune. Au menu de ce programme, qui a drainé un public nombreux, des conférences, des projections vidéo, des expositions et autres animations culturelles. Les trois jours d’activités seront mis à profit pour l’ouverture de la médiathèque municipale par les organisateurs.
Le traditionnel recueillement aura lieu demain lundi au cimetière du village, suivi d’un dépôt de gerbes de fleurs.
Ce bouillon de culture nous rappelle que la culture, pour paraphraser Mammeri, c’est ce qui nous reste après avoir tout perdu. C’est sans doute pour cette raison que des bourgeons d’espoir dans les villages isolés se donnent la peine de perpétuer l’œuvre de Da l’Mulud.
Par des gestes simples qui montrent que la colline n’est pas oubliée et que celui qui repose en paix dans son sommeil du juste restera lui aussi inoubliable.
B. T.
L'Expression 28 février 2005
Il y a 16 ans, une lumière s’éteignait
Dans un petit coin du cimetière d’Aman Imarghanen, au lieudit Abri Bouzal, repose un géant.
L’homme était grand et la mort en a fait un géant ! Mouloud Mammeri, que tout le monde aime à appeler Dda l’Mouloud, est mort des suites d’un malheureux accident de la route aux environs d’Aïn Defla alors qu’il revenait du Maroc en ce 27 février 1989. La nouvelle, qui s’est répandue telle une traînée de poudre en Kabylie d’abord et en Algérie ensuite, a pris de court un peu tout le monde et notamment, ces dizaines de milliers de jeunes pour qui il est le phare dans le brouillard.
Dda l’Mouloud est mort ! La nouvelle dure et terrible a surpris plus d’un! On le pensait tel un vieux chêne solidement enraciné sur l’humus amazigh, comme quasi éternel. C’est qu’il avait encore tant à faire et tamazight et la culture avaient tellement besoin de lui. Mais la force puissante du sort en avait décidé autrement. Ce 27 février, Tizi Ouzou pleurait et se tordait de douleur.
Les étudiants et les animateurs du MCB originel ne savaient plus quoi dire ni que faire ! Le père, l’Amusnaw, le sage d’entre les sages, et l’homme attentif aux autres n’est plus. De toutes les régions de Kabylie et aussi de tous les coins d’Algérie, des convois d’hommes, de , d’adolescents ont tenu à rendre l’ultime hommage à un géant. Le lendemain, lors de son enterrement, la foule était immense ! De mémoire des gens de Beni Yenni, jamais il n’y eut autant de visiteurs.
Tout le monde voulait le voir, et chacun voulait lui rendre hommage. Jusqu’à ses détracteurs de la veille, ceux-là qui, du haut des tribunes, vilipendaient de façon abjecte les travaux de l’homme, qui ont tenu à faire le déplacement de Beni Yenni. Ceux-là s’étaient d’ailleurs faits tout petits ce jour-là, ils avaient peur de la vindicte populaire. Un ministre de la République, aujourd’hui disparu, et se piquant de culturalisme, lui qui en fait n’était qu’un simple concentré de slogans et autres «prêt à penser», a difficilement évité les jets de pierres des jeunes gens.
Heureusement pour lui, les gens de Beni Yenni étaient intervenus pour lui éviter les blessures, mais il était reparti de là conscient de son détachement du peuple! La presse n’était pas tellement représentée à l’enterrement ; il est vrai qu’à cette époque, seule la Pravda nationale était sur les étals des kiosques. Cette Pravda qui, un jour d’avril 1980, avait fait un mauvais procès à l’homme et l’avait désigné pratiquement à la vindicte populaire. Fort heureusement, le peuple savait faire la différence entre les propos des spécialistes de l’insulte et de la calomnie et le legs d’un homme de culture.
Dda l’Mouloud était un écrivain fécond et aussi un enseignant de valeur pour finir comme chercheur. Sa vie, il l’avait vouée à un seul idéal : servir réellement son pays. Déjà, lors de la guerre de Libération nationale et dans le secret que demandait l’époque, il rédigeait, à la demande de feu M’hamed Yazid, les dossiers dont se servait l’Algérie en lutte, dans les assises internationales. Mais les tenants de la vindicte et la pensée unique ont longtemps prétendu le contraire. Ces révolutionnaires de la 25e heure ont cru faire oeuvre utile en essayant d’effacer de la mémoire du peuple cet homme et ce faisant, ils l’avaient chargé des maux qui, en fait, pouvaient être les leurs ! Enseignant, il s’est vu refuser la chaire de berbère à l’université d’Alger ! Cette chaire où il avait éveillé tant et tant de consciences à la culture originelle.
Homme de lettres, il a vécu l’ostracisme et le rejet quand, au printemps 1980, et sur ordre du wali de l’époque, sa conférence sur les poètes kabyles anciens fut interdite à Tizi Ouzou.
Dda l’Mouloud a fait la traversée après nous avoir raconté la mort absurde des Aztèques dans le banquet et s’en est allé se reposer du sommeil du juste dans un petit coin de la colline oubliée, il n’avait cure ni de l’opium ni du bâton, il savait depuis Ameur des arcades que ce qui importe c’est de laisser derrière soi, après le départ des Isefras de Si Mohand ou encore Cheikh Mohand a dit ! Son nom brille dans le firmament de la culture universelle alors que ses détracteurs sont tombés dans l’oubli. Belle revanche de l’histoire ! Aujourd’hui, la tombe du cimetière d’Aman Imarghanen n’arrête pas de recevoir les foules de visiteurs les uns pour un moment de recueillement et les autres pour y déposer une fleur. Dda l’Mouloud repose en paix, tu as fait ta part et la meilleure, nul ne t’oubliera et tamazight en particulier!
A. SAÏD
La Nouvelle République 28 février 2005
Il y a 16 ans décédait accidentellement Mouloud Mammeri
L’héritage de l’Amusnaw toujours vivant
Ayant vu le jour le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, petit bourg perché sur les monts de la grande Kabylie, Mouloud Mammeri mènera une existence plus ou moins nantie, comparée à celle de ses petits camarades, du fait du rang social de son père qui était l’amin (maire) du village. D’ailleurs, c’est une des raisons qui feront que l’enfant grandira au contact des amusnaw (sages) de sa localité, puisant dans leur savoir et leur verbe beaucoup de sagesse et de connaissances. Mammeri dira un jour à ce sujet : «Mon père a été l’avant-dernier dans la lignée de la tamusni. Il a eu un disciple, Sidi Louenas, qui est mort aussi. Et après eux, c’est quelque chose d’autre qui commençait : ceci est reconnu par tout le groupe, ce n’est pas une vision personnelle. Moi-même, je ne pouvais pas être le successeur de mon père, j’étais à l’université, j’avais donc déjà d’autres points de référence. Mais il n’en reste pas moins qu’il a eu toute sa vie le souci de m’initier le plus qu’il pouvait. Je suis même en train de me demander si ce goût que j’ai très tôt pour la littérature, ne m’est pas venu de cette ambiance, dans laquelle je baignais sans même y penser, étant enfant.»
Après des études primaires, moyennes et secondaires effectuées au village, au Maroc puis à Alger, Mouloud Mammeri partira étudier à Paris où il décrochera avec brio le concours de professorat de lettres classiques. Cette expérience lui permettra de «rencontrer, par la médiation de la langue française, un monde qui le choque d’abord car il lui est linguistiquement et culturellement étranger, le séduit ensuite (…)» Et d’ajouter : «Lorsque j’étais encore enfant, mon père m’emmenait systématiquement dans les marchés parce que les marchés sont un lieu de rencontres privilégié. Le marché de mon père durait une demi-heure et tout le reste du temps, il le consacrait à rencontrer des gens et rester avec eux ; eux en faisaient autant. Il y avait une espèce de formation sur le tas, à la fois consciente et diffuse. C’était un apprentissage par la praxis. Ce n’était pas un apprentissage abstrait. Il fallait aussi agir conformément à un certain nombre de préceptes, de valeurs, sans quoi la tamusni n’est rien. La tamusni est un art et un art de vivre, c’est-à-dire une pratique qui a des fonctions pratiques. Les productions qu’elle permet : poèmes, sentences ne sont pas de l’art pour l’art même si leur forme très recherchée peut le faire croire.» Plus tard, il se verra contraint de quitter le pays et tout cet espace de connaissances et d’échanges, pour échapper à la répression coloniale. Il ira vivre au Maroc et sera, tour à tour, professeur de l’enseignement secondaire et supérieur, directeur du Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnologiques du Musée du Bardo, à Alger, premier président de l’UEA.
Décédé accidentellement, le 25 février 1989, alors qu’il revenait d’une conférence au Maroc, Mouloud Mammeri laissera une œuvre pas très prolixe comparée à celles d’autres écrivains de sa génération, mais très élaborée dans le fond puisqu’il s’attellera sa vie durant à œuvrer pour la pérennisation du patrimoine oral berbère.
Auteur de quatre grands romans, La Colline oubliée (Plon, 1952), Le Sommeil du juste (Plon, 1955), L’Opium et le bâton (Plon, 1965) et La Traversée (Plon, 1982), Mammeri signera également, en 1973, deux pièces de théâtre (Le Banquet, précédée de La Mort absurde des Aztèques) et Le Foehn, ainsi que des recueils de nouvelles et de contes (Machaho et Telem Chaho en 1980). Mammeri publiera par ailleurs deux recueils commentés de poèmes kabyles traduits, en l’occurrence Les Isefra, poèmes de Si Mohand ou M’hand (Maspéro, 1969) et Poèmes kabyles anciens (Maspéro, 1980). Ses travaux participent à donner à sa langue et culture d’origine les moyens d’un plein développement pour qu’un jour la culture de (ses) pères vole d’elle-même, refusant qu’elle continue à être considérée comme «une culture de réserve indienne ou une activité marginale, plus tolérée qu’admise».
Ancrée dans le réel, l’œuvre romanesque de Mouloud Mammeri a toujours traduit, et de façon spontanée, le vécu du peuple algérien. Il a toujours refusé d’être une plume à la solde d’une quelconque sphère politique ou appareil d’Etat, ayant toujours eu pour souci majeur de retransmettre la réalité algérienne.
Chacun de ses quatre romans marque une période cruciale dans l’histoire de l’Algérie (La Colline oubliée, l’enfance et l’adolescence ; Le Sommeil du juste, les prémices de la guerre, L’Opium et le bâton, la guerre de Libération, La Traversée, l’après-Indépendance), constituant ainsi le témoignage vivant du passé colonial de l’Algérie, fourni par un auteur dont l’honnêteté littéraire fait encore de nos jours parler de lui.
Hassina A.
El Watan 17 février 2005
Mouloud mammeri, souvenir d’une journée chargée de promotion
Une verdure exubérante à tout jamais !
Ce jour-là, tes gestes si bien mesurés, le timbre de ta voix avaient une valeur prémonitoire. J’en ai la preuve ! Toute prémonition est débordante par essence, toutefois, il lui arrive de se fixer des limites, de dresser des garde-fous.
J’avais devant moi un de ces vieux de Kabylie qui, jadis, avaient le génie d’enfanter les mots et de les semer, en toute sagesse, au gré de leurs rencontres ! Cela eut lieu en cet après-midi du 31 janvier 1989, dans une ruelle donnant sur la place Emir, là où mon frère Ferhat Cherkit devait trouver la mort quelques années après. Mon ami Ahmed Halli, « w’lid el houma », avec qui j’échangeais, sur place, des avis sur les dernières publications littéraires algériennes, me fit part du mal qu’il trouvait à dénicher des textes au goût de la jeunesse.
Si Mouloud, tu fis alors ton apparition, souriant, avec une tête qui ressemble à celle d’Apulée de Madaure pour lequel tu avais une grande considération. Assez de préambules, m’étais-je dit alors, invitant ainsi mon ami à opter carrément pour un de tes romans. La réponse de celui-ci fut celle d’un boxeur prêt à recevoir des coups tout en feignant l’esquive : parce que Si Mouloud est encore vivant ! La maison d’édition où je dirige une collection pour la jeunesse, ne prend d’engagement qu’envers les auteurs dont les écrits sont tombés dans le domaine public ! Drôle d’engagement vis-à-vis des morts ! Et le rire, le tien jaillit comme une eau limpide des sommets du Djurdjura. Une légère inclinaison vers la droite, et c’est alors qu’entre une rangée de dents éclatantes de blancheur, tu lanças, sagement, mais non sans une pointe d’ironie : je suis prêt à mourir vingt-cinq ans avant terme par amour pour la littérature et par respect pour la jeunesse de mon pays !
Vingt-six jours après
Vingt-six jours exactement après cette rencontre, vingt-cinq ans pour reprendre la valeur prémonitoire, on annonça que tu avais voyagé en direction de « ta colline oubliée ». Les chroniqueurs, s’évertuant à décrire les conditions de ce voyage, ne manquèrent pas de jeter l’anathème sur cette violente tempête qui abattit un arbre en le projetant sur ta voiture à l’entrée de la ville de Aïn Defla. Au lendemain de ces instants fatidiques, mon ami, le regretté Tahar Djaout, plongé encore dans une profonde affliction, me dit que tu revenais du Maroc où tu avais pris part à un colloque réunissant des intellectuels maghrébins.
Et dire, me confia t-il encore, que Si Mouloud avait, dans son cartable, son billet aller-retour par avion ! En fait, et en toute modestie, nul ne se connaît le droit de sonder les profondeurs, d’expliquer, un tant soit peu, le comportement d’un grand poète. Car les poètes, les véritables, selon Octavio Paz, n’ont pas de biographie. Si Mouloud, je quittais donc cette ruelle en te confiant mon ami Ahmed Halli avec lequel tu avais déjà entamé une discussion sur l’historien latin Tite-Live.
La mort n’a rien de beau, j’en ai déjà, personnellement, un avant-goût, non pas un arrière-goût, si je puis m’exprimer ainsi. Pourquoi donc s’étaler là-dessus ? Si je devais dire encore quelque chose sur ta probité intellectuelle, sur tes racines qui vont profondément dans la terre de tes ancêtres, je me contenterais d’un seul témoignage apporté, celui-là, par ton ami le penseur marocain Lahbabi. Au cours d’une soirée-débat sur le thème de la paix dans le monde, le professeur Lahbabi, faisant le tour de l’héritage culturel arabo-musulman, fixa le regard sur toi comme pour t’inviter à donner ton avis sur la question.
Le poète, en toi, ne broncha pas. Notre penseur s’est mis alors à copier, oui, à copier tes gestes et tes silences. « C’était à Fès, dit-il, en 1959, au lendemain de la création de la défunte union des écrivains maghrébins. Allah m’est témoin, je vis les yeux de Mouloud Mammeri » larmoyer, sous l’effet de l’émotion, à l’instant même où il prit entre les mains le manuscrit original des Prolégomènes d’Ibn Khaldun ! Si Mouloud, dès les premières lignes de ton roman La Colline oubliée, la nature est, au corps à corps, avec une verdure passagère qui a tout juste le temps de barbouiller de vert les environs de ton village. Pour moi, pour tes lecteurs, ce qu’il y a de sûr, c’est que cette verdure qui tranche sur toutes les autres couleurs, restera à tout jamais !
Merzak Bagtache
La Nouvelle République 30 mars 2004
Bibliothèque Urbaine de Mohammadia : rencontre autour de l’oeuvre de Mammeri
L’écrivain-témoin
La Bibliothèque urbaine de Mohammadia (Alger) a abrité, mercredi dernier, une rencontre animée par l'universitaire Mohamed-Cherif Ghebalou, enseignant à l'Université d'Alger et journaliste, autour de "Mouloud Mammeri : l'homme et l'œuvre". Même si l'assistance était restreinte, il n'en demeure pas moins que cette rencontre fut d'un intérêt certain pour les quelques présents, à leur tête le directeur de la BU, M. Mourad Benzidane, qui ont pu, grâce à l'exposé du conférencier, appréhender l'écrivain sous un autre jour.
Devant essentiellement tourner autour de l'écriture de Mouloud Mammeri, la conférence animée par M. Ghebalou a, toutefois, abordé d'autres aspects inhérents à l'auteur, notamment sa vie, vecteur indissociable de la carrière littéraire de l'auteur.
Ayant vu le jour le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, petit bourg perché sur les monts de la Grande Kabylie, Mouloud Mammeri mènera une existence plus ou moins nantie, comparée à celle de ses petits camarades, du fait du rang social de son père qui était l'amin (maire) du village. D'ailleurs, c'est une des raisons qui feront que l'enfant grandira au contact des amusnaw (sages) de sa localité, puisant dans leur savoir et leur verbe beaucoup de sagesse et de connaissances.
Après des études primaires, moyennes et secondaires effectuées au village, au Maroc puis à Alger, Mouloud Mammeri partira étudier à Paris où il décrochera avec brio le concours de professorat de lettres classiques. Cette expérience lui permettra de " rencontrer, par la médiation de la langue française, un monde qui le choque d'abord car il lui est linguistiquement et culturellement étranger, le séduit ensuite (…)".
Plus tard, pour échapper à la répression coloniale, il ira vivre au Maroc et sera, tour à tour, professeur de l'enseignement secondaire et supérieur, directeur du Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnologiques du Musée du Bardo à Alger, premier président de l'UEA.
Décédé accidentellement, le 25 février 1989 alors qu'il revenait d'une conférence au Maroc, Mouloud Mammeri laissera une œuvre pas très prolixe comparée à celles d'autres écrivains de sa génération, mais très élaborée dans le fond puisqu'il s'attellera sa vie durant à œuvrer pour la pérennisation du patrimoine oral berbère.
Auteur de quatre grands romans, La Colline oubliée (Plon, 1952), Le Sommeil du juste (Plon, 1955), L'Opium et le bâton (Plon, 1965) et La Traversée (Plon, 1982), Mammeri signera également, en 1973, deux pièces de théâtre (Le Banquet, précédé La Mort absurde des Aztèques) et Le Foehn, ainsi que des recueils de nouvelles et de contes (Machaho et Telem Chaho; en 1980). Mammeri publiera aussi deux recueils commentés de poèmes kabyles traduits, en l'occurrence Les Isefra, poèmes de Si Mohand ou M'hand (Maspéro, 1969) et Poèmes kabyles anciens (Maspéro, 1980). Ses travaux participent à donner à sa langue et culture d'origine " les moyens d'un plein développement pour qu'un jour la culture de (ses) pères vole d'elle-même, refusant qu'elle continue à être considérée comme " une culture de réserve indienne ou une activité marginale, plus tolérée qu'admise".
Ancrée dans le réel, l'œuvre romanesque de Mouloud Mammeri a toujours traduit, et de façon spontanée, le vécu du peuple algérien. Et le conférencier, M. Ghebalou, mettra l'accent sur ce point précis, signalant que l'écrivain a toujours refusé d'être une plume à la solde d'une quelconque sphère politique ou appareil d'Etat. " Mammeri réfutait la littérature de commande. Il disait : Je me refuse à être l'esclave de l'événement. Je ne me résous à écrire réellement que lorsque j'ai quelque chose à dire (…) "et d'ajouter un peu plus loin : "Il faut aller à l'essentiel du destin des hommes, sans nécessairement fuir les drames quotidiens qui en constituent l'essentiel des événements ". Ayant toujours eu pour souci majeur de retransmettre la réalité algérienne, Mammeri a, cependant, toujours refusé de le faire sous la pression.
Et c'est justement " cette intrusion dans l'espace littéraire de l'auteur qui nous fait découvrir toute sa sensibilité ", une sensibilité basée avant tout sur la sincérité et la liberté de dire. Pour le conférencier, il est important de saisir l'œuvre de Mouloud Mammeri dans son "acception nationale" car l'écrivain a exprimé " le chant profond de l'Algérie dans une optique qui relie l'attachement à la tradition orale et cette extraordinaire ouverture vers l'universalité". Concernant son œuvre romanesque, M. Ghebalou dira que chacun de ses quatre romans marque une période cruciale dans l'histoire de l'Algérie (La colline oubliée, l'enfance et l'adolescence, Le Sommeil du juste, les prémisses de la guerre, L'Opium et le bâton, la guerre de libération, La Traversée, l'après-indépendance), constituant ainsi le témoignage vivant du passé colonial de l'Algérie, fourni par un auteur dont l'honnêteté littéraire fait encore de nos jours parler de lui.
29-03-2004
Hassina A.
Middle East Magazine - février 1984
le rôle du romancier...
Chris Kutschera
Q: Votre dernier livre, l’Opium et le Bâton, date de 1965, sauf erreur. La “Traversée”, de l’année dernière. Ce qui fait dix-sept ans de silence.
Pourquoi ce long, long silence?
Mouloud Mammeri: ... Je pense personnellement que c’est en grande partie dû à l’histoire, non seulement la mienne, personnelle, mais l’histoire algérienne, parce que comme mes romans épousent la réalité algérienne, en gros en tout cas, et l’épousent comme ça dans le temps, j’avoue que pendant cette période... Cette période a été tellement traumatisante, tellement essentielle, qu’à mon avis il n’y avait que deux façons de la traiter ou de s’en servir:
Ou bien comme un chroniqueur, le travail d’un journaliste qui raconte au jour le jour les évènements tels qu’ils se passent, et qui éventuellement les interprète, ce qui n’est pas du tout mon rôle, ni ma compétence...
Deuxièmement, justement, peut-être, celle que j’ai choisie, la voie que j’ai choisie, le roman, mais alors là, c’est tout à fait différent; à mon avis vous n’êtes pas du tout assujetti à l’actualité; mais surtout je crois que le point de vue du romancier est différent de celui du chroniqueur parce qu’il lui faut à lui une certaine distance par rapport à l’évènement, il lui faut une certaine distance, il ne peut pas coller à l’évènement, exactement. À mon avis les faits tels qu’ils se déroulent, en tout cas pour moi,je ne sais pas si c’est comme ça pour les autres, mais c’est comme ça que ça se passe pour moi, à mon avis les évènements ont besoin d’une espèce de décantation, d’une espèce d’intériorisation, à l’intérieur de moi-même, pour qu’ils prennent une autre valeur, une autre dimension, qui puisse devenir réellement romanesque. Je crois que le roman, si vous voulez, en mentant, puisqu’on invente une histoire qui n’existe pas, qui n’est pas vraie, en mentant, à mon avis, va au fond d’un certain nombre de choses, va un peu plus vers l’essentiel, puisqu’on invente. Un romancier est obligé d’inventer; c’est son métier, d’accord, mais il invente toujours dans le sens d’une vérité à mon sens plis profonde. Enfin on ne peut pas mentir n’importe comment. Alors, à cela s’ajoute que sur le plan personnel, bien sûr, la simple adaptation de l’ancien mode de vie de l’Algérien moyen comme moi à l’indépendance, avec tout ce que cela suppose... avec les évènements qui se sont passés dans l’intervalle... suppose quand même une certaine... suppose qu’on est accaparé au jour le jour, et là vraiment je n’ai pas eu le temps: il a fallu que je me réadapte à un mode d’existence différent, nouveau, oui, alors je pense que c’est comme cela que cela s’explique. Je m’excuse, c’est une simple parenthèse, mais pendant ces 17 ans, je n’ai pas fait paraître de roman, mais j’ai écrit quand même des choses qui ne sont pas encore parues, que j’ai gardées en manuscrit... et j’ai publié des études sur la poésie berbère.
Q: Si l’on en juge d’après la lecture de la “Traversée”, vous ne semblez pas très heureux, très épanoui, dix-sept ans après l’indépendance. Ce livre est assez amer. Est-ce que vous revendiquez cette amertume?
M.M: oui, je la revendique entièrement. Bon, maintenant encore faut-il en donner les raisons. Je pense que le travail, la fonction, la vocation, je n’aime pas trop ces mots-là, enfin bon, disons simplement l’œuvre d’un romancier ne peut pas être vraie si elle n’est pas, qu’elle le veuille ou pas, contestataire de tout ce qui nie l’Homme. Mes points de référence n’étant pas politiques, il est normal, à mon avis en tout cas, qu’un romancier défende les valeurs les plus hautes, même si elles ne sont pas immédiatement réalisables. Peut-être que l’homme politique est obligé de tenir compte de je ne sais pas quoi, de la réalité de l’environnement économique, humain, sociologique; mais moi je ne suis pas un homme politique. Et en tant que romancier, ce qui m’intéresse surtout, c’est le destin de l’homme, sa liberté, sa pleine expansion; et dès que cette liberté n’est pas acquise, dès que cette plénitude n’est pas acquise, j’ai la conviction qu’il manque quelque chose, et que mon rôle c’est justement de crier que quelque chose manque à cette plénitude. Sans cela, qui remplirait cette fonction? Cela peut être celle d’un intellectuel, d’une façon générale, je suis d’accord, mais je trouve que le roman est un excellent moyen pour cela. En effet, j’assume entièrement cette amertume, comme vous dites, mais connaissez-vous cette formule: “Que la République était belle sous l’Empire”... C’est toujours comme ça. Les gens qui ont fait cette révolution, qui y ont participé, avaient naturellement des images belles du futur, que les évènements réels, que la réalité ne peuvent pas confirmer. C’était presque couru d’avance, si vous voulez. Mais encore fallait-il que quelqu’un le dise... Eh mon Dieu comme je n’avais plus rien à attendre, comme j’avais un certain âge, il a fallu que ce soit moi qui le dise, et voilà...
Q: On peut d’ailleurs se demander s’il y a eu révolution?
M.M: Là, le problème est tellement vaste que ça n’est pas la peine d’entrer dedans. Donc ceux qui ont fait la guerre de libération, qu’ils le veuillent ou non, avaient au départ un tempérament qui les prédisposait à ça; non seulement il y avait une idéologie, bien sûr, il y avait le fait qu’ils voulaient un certain ordre, se débarrasser d’un ordre et en instaurer un autre; mais en dehors de l’idéologie, une fois que vous entrez dans la pratique quotidienne de cette guerre de libération, il faut un certain tempérament... Et la guerre était longue, à mon avis trop longue, sept ans et demi, c’est beaucoup pour une guerre de libération qui a été aussi dure. On finit au bout d’un temps si long par utiliser beaucoup de vertu, qualités, qui sont très efficaces pour la lutte, effectivement; mais quand la paix revient, vraiment, ça devient des handicaps extraordinaires. Enfin, celui qui a été héros pendant sept ans est tout à fait désemparé quand il revient, parce qu’il ne sait que faire de son héroïsme, il ne sert plus à rien. Même si la formule vous parait un peu comme ça.... on ne peut pas dire ça ne sert plus à rien, bien sûr, mais vraiment, il est désemparé, il ne sait plus comment... Pour faire vivre un Etat dans sa routine quotidienne, pour résoudre les petits problèmes, vous n’avez pas besoin de ces mêmes qualités que pour tenir le maquis pendant je ne sais combien d’années, avec tout ce que cela implique de courage, physique et mental, c’est tout à fait différent. En tout cas ici c’est assez frappant... Mais je crois que c’est partout comme ça.....
"Quand je regarde en arrière"
Quand je regarde en arrière, je n'ai nul regret, je n'aurai pas voulu vivre autrement ...De toutes façons, un fantasme n'est jamais que cela. Je ne me dis pas :J'aurais voulu être un citoyen d'Athènes au temps de Périclès, ni un citoyen de Grenade sous les Abencérages, ni un bourgeois de la Vienne des valses. Je suis né dans un canton écarté de haute montagne, d'une vieille race qui, depuis des millénaires n'a pas cessé d'être là, avec les uns, avec les autres...qui, sous le soleil ou la neige, à travers les sables garamantes ou les vieilles cités du Tell, a déroulé sa saga, ses épreuves et ses fastes, qui a contribué dans l'histoire, de diverses façons, à rendre plus humaine la vie des hommes.
Les tenants d'un chauvinisme souffreteux peuvent aller déplorant la trop grande ouverture de l'éventail : Hannibal a conçu sa stratégie en punique ; c'est en latin qu'Augustin a dit la cité de Dieu, en arabe qu'Ibn Khaldoun a exposé les lois des révolutions des hommes. Personnellement, il me plait de constater dès le début de l'histoire cette ample faculté d'accueil. Car il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu'ils stérilisent c'est sûr.
C'est par là que je voudrais finir. Ceux qui, pour quitter la scène, attendent toujours d'avoir récité la dernière réplique à mon avis se trompent : il n'y a jamais de dernière réplique - ou alors chaque réplique est la dernière - on peut arrêter la noria à peu près à n'importe quel godet, le bal à n'importe quelle figure de la danse. Le nombre de jours qu'il me reste à vivre, Dieu seul le sait. Mais quelque soit le point de la course où le terme m'atteindra, je partirai avec la certitude chevillée que quelque soient les obstacles que l'histoire lui apportera, c'est dans le sens de sa libération que mon peuple - et avec lui les autres - ira. L'ignorance, les préjugés, l'inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l'on distinguera la vérité de ses faux semblants .
Tout le reste est littérature.
Mouloud Mammeri
L'Expression 29 février 2004
IL Y A QUINZE ANS MOULOUD MAMMERI
Le «chêne» et son oeuvre revisités
C’est Dans un accident de voiture à Aïn Defla, que le grand écrivain trouvera la mort dans la nuit du 25 au 26 février 1989.
Il y a quinze ans disparaissait à jamais Mouloud Mammeri, écrivain de renommée mondiale et chercheur d’une rare clairvoyance. A cet effet, un hommage lui a été rendu, hier, à son village natal Taourirt Mimoun (Aït Yenni) par les associations Asafu et Talwit. En parallèle, l’association Issegh de Souama a commémoré la disparition de ce monument de l’identité berbère à la Maison de la culture qui porte son nom. Né le 28 décembre 1917 à Taourirt Moussa, Mouloud Mammeri passera une partie de son enfance à Casablanca (Maroc) avant d’atterrir à Alger pour les études secondaires. Très jeune, il se découvre une passion pour l’écriture et une grande volonté à réhabiliter la culture de l’Algérie millénaire. Son père, un amusnaw (érudit) du terroir, l’initie au savoir local. En 1952, il publie son premier roman La colline oubliée, qui constitue avec Nedjma de Kateb Yacine et Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun, les trois grands classiques de la littérature algérienne d’expression française.
Deux ans plus tard, en pleine guerre d’Algérie, il publie Le sommeil du juste. Plume engagée, Mouloud Mammeri rédigera le discours lu par feu Mohamed Yazid à l’assemblée de l’ONU. A l’indépendance, il présidera l’Union des écrivains algériens, poste qu’il laissera vacant plus tard en raison de profondes divergences avec les régents de l’époque. L’année 1965, sera celle où l’écrivain, déjà célèbre, publiera son oeuvre-phare L’opium et le bâton qui sera porté à l’écran par Ahmed Rachedi. Nommé directeur du Crape, Mouloud Mammeri versera longtemps dans les recherches anthropologiques, ethniques et linguistiques. Il rangera longtemps sa plume, exactement jusqu’en 1982, année où sera édité aux éditions Plon à Paris La traversée qui sera d’ailleurs son dernier roman. En cette même année, il fonde à Paris le Centre d’études et de recherches amazighes (Ceram) et la revue Awal. Après avoir développé un immense éventail de recherches, Mouloud Mammeri disparaîtra le 25 février 1989 dans un mystérieux accident de la circulation à Aïn Defla, alors qu’il revenait d’un colloque à Oujda (Maroc). Depuis, le «chêne» dort du sommeil du juste à Aït Yenni.
S. AREZKI
El Moudjahid 28 février 2004
Commémoration de la mort de Mouloud Mammeri
Il y a quinze ans, commençait le «sommeil du juste»
Il y a 15 ans, s’est éteint à l’âge de 71 ans l’homme de lettres et penseur émérite, Mouloud Mammeri, dans un accident de la circulation survenu dans la nuit du 25 au 26 février 1989 sur la route de Aïn-Defla menant vers Alger alors qu’il revenait du Maroc où il avait participé à un colloque international sur les langues maternelles.
Pour marquer cette date, des hommages lui sont rendus par des associations culturelles à la Maison de la culture de Tizi-Ouzou et en son village natal où il repose du “sommeil du juste”. Mouloud Mammeri a vu le jour le 20 décembre 1917 au village Taourirt Mimoun, sur les hauteurs des Ath-Yenni, dans la wilaya de Tizi-Ouzou. L’écrivain et chercheur en sciences humaines a légué à la postérité des œuvres fécondes et immortelles ayant marqué d’un sceau indélébile la littérature algérienne. Ses romans, La Colline oubliée, l’Opium et le Bâton, Le Sommeil du juste, et La Traversée du désert ont été traduits en plusieurs langues. Les deux premiers ont été également adaptés au cinéma respectivement, par Abderrahmane Bouguermouh et Ahmed Rachedi.
C’est à cet éminent linguiste qu’on doit également le recueil de poèmes berbères Les Isfra de Si Muh U M’hand. Ses recherches en langue amazigh ont été couronnées par l’élaboration de la grammaire amazighe, Tajarrumt N’tmazighth, et un recueil de contes anciens, Machahou, Talamchahou.
Le dramaturge Mammeri s’est distingué par sa trilogie théâtrale formée des pièces du Fœhn, Le banquet et La mort des aztèques.
Son cursus scolaire, il l’entama en son village natal de Taourit Mimoun, ou la Colline oubliée, jusqu’à l’âge de onze ans, avant d’aller au Maroc chez son oncle. Quatre ans après, il rentre au pays et s’inscrit à l’ex-Lycée Bugeaud d’Alger, actuel Emir Abdelkader, avant de s’installer à Paris où il prépara l’Ecole normale supérieure au Lycée Louis Le Grand.
Il fut mobilisé dès le déclenchement de la Seconde guerre mondiale. Libéré en 1940, il s’inscrit à la Faculté des lettres d’Alger. Remobilisé en 1942, il participa aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne. Après quoi, Mammeri prit part, à Paris, à un concours pour le recrutement de professeurs de lettres, avant de rentrer au pays natal en 1947. Après avoir enseigné à Médéa en 1947 et 1948, puis à Alger, il devint professeur à l’Université d’Alger où il occupa la première chaire berbère de l’Algérie indépendante, avant d’être directeur du Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnologiques (Crape, ex-musée du Bardo) jusqu’en 1980.
“Quel que soit le point de la course où le terme m’atteindra, je sais avec une certitude chevillée que, quels que soient les obstacles que l’histoire portera sur sa route, dans quel sens mon peuple (tous les peuples) ira”, tels ont été ses derniers propos qu’il tint, en 1987, à son inséparable ami, l’écrivain défunt Tahar Djaout.
Liberté 26 février 2004
Il y a 15 ans disparaissait Mouloud Mammeri
Une pensée pour le sommeil du juste
Par Djamel Belayachi
Mouloud Mammeri était un intellectuel entier, un esprit profond formé par des disciplines littéraires, linguistiques, anthropologiques qui ont donné à son œuvre une dimension multiforme, impressionnante. Quant à sa vie, elle a traversé les pages les plus douloureuses de notre histoire. Mouloud Mammeri est venu au monde le 28 mars 1917, quand celui-ci était plongé dans le chaos da sa première grande guerre, dans le petit hameau de Taourirt-Mimoun, en Grande Kabylie.
Il en est parti le 25 février 1989, quelques mois à peine après le soulèvement populaire d’octobre 1988. De par son œuvre, Mouloud Mammeri a occupé une place incontournable dans la littérature algérienne post-indépendante. Et ses recherches ont constitué, pour la génération post-1980, le socle intellectuel pour la revendication de l’identité berbère. Ses romans évoquent l’évolution de l’Algérie à travers ses guerres et ses déchirements, notamment dans la trilogie : La Colline oubliée (1952), l'Opium et le Bâton (1965), Le sommeil du juste (1983). Son œuvre littéraire, et particulièrement son avant-dernier roman, la Traversée (1982), est justement traversée d’une amertume presque insoutenable. Parce que “l’œuvre d’un romancier ne peut pas être vraie si elle n’est pas, qu’elle le veuille ou pas, contestataire de tout ce qui nie l’Homme”.
Son tempérament contestataire, mais réfléchi, était soutenu par la rigueur scientifique qui sied à son travail d’anthropologue. On le retrouve principalement dans ses écrits et ses recherches sur l’identité berbère. Il signe, ainsi, ses premiers articles dans les années 1930 sur les colonnes de la revue marocaine, Aguedal.
Plusieurs années plus tard, au milieu des années 1980, il fonde la célèbre revue alternative Awal, en compagnie d’autres intellectuels algériens (Tassadit Yassine, Mahieddine Djender, Pierre Bourdieu…) et crée le Centre d’Études et de Recherches Amazighes. En 1988, il est primé du titre de Docteur Honoris Causa en France. Outre ses romans et recherches anthropologiques, Mouloud Mammeri a recueilli et traduit des poèmes, des contes, des chants et élaboré une grammaire en berbère.
D. B.
La Nouvelle République 28 avril 2003
De la culture à la violence
Par Boumediene A.
Il a suffi d’une interdiction en avril 80, celle de la tenue d’une conférence sur la culture amazighe par Mammeri pour provoquer le printemps berbère.
Mouloud Mammeri avait été invité par les étudiants de l’université de Tizi Ouzou qui porte son nom, quand tout à coup des ordres sont venus gâcher tout : sa visite tant attendue, sa voix retentissante, son discours en langue châtiée. L’interdiction a été suivie de la pire des frustrations puis du soulèvement. In